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MARIE-CANDIDE SÉDUIT JOHNNY

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Vincent_van_Gogh_-_Les_roulottes,_campement_de_bohémiens
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Je suis tombée amoureuse du sosie de Johnny Halliday. C’est officiel, j’attends son coup de fil. Ça m’étonnerait qu’il m’appelle, vu qu’il a d’autres chats à fouetter, je suppose, que faire des recherches généalogiques, même par personne interposée, pour une ahurie -très- quadragénaire qui lui est tombée dessus trois fois dans la même journée, avec son tablier tupperware et son parfum huile de friture. Même pas une vraie manouche, d’ailleurs, une fille de yéniche, autant dire une contractuelle de base par rapport à un agrégé.

Le sosie de Johnny a une contrebasse et des bagouzes plein les paluches. Un formidable sourire, aussi. Je l’ai vu, ce sourire, une seule fois, quand il m’a rejointe sous le préau des bénévoles pour m’assurer qu’il essaierait de contacter Machin, et que je lui ai dit, parlant de ma grand-mère, au sujet de laquelle je l’avais entrepris, beaucoup plus tôt, ce jour-là : «  je finirai bien par la retrouver, et j’aurai le prix Goncourt pour le livre que ça m’inspirera ». Il a souri, et il est parti rejoindre son pote guitariste et la jeune fille qui les accompagnait, une jeune fille de l’âge de la mienne, si sage et si jolie qu’elle m’aurait presque inspiré un conte où elle aurait joué le rôle de la jeune fille fantôme. Parce que j’ai imaginé la suite de cette rencontre so romantische, et la suite, la voici.

Le sosie de Johnny m’appelle au numéro que je lui ai laissé sur un demi-carton qui sert d’habitude aux tartes aux pommes (les mamies ont fait quarante-cinq tartes aux pommes rien que pour le samedi, et elles ont toutes été vendues. C’était du boulot, j’en sais quelque chose, j’ai étalé une vingtaine de pâtes de dix heures trente à onze heures, jusqu’à ce que les mamies m’affectent aux moricettes, vu que j’étalais trop fin). Il me dit « j’ai réussi à contacter Machin, et en effet il a des renseignements sur ta grand-mère. Il faut que tu viennes à telle adresse, cet après-midi, je t’attendrai. Avec ma contrebasse et mon beau sourire, et je te jouerai une complainte pour te séduire. Ne fais pas attention au bordel dans la roulotte, j’ai congédié ma femme de ménage ». Alors j’y vais. Quand j’arrive à telle adresse, la sienne, c’est aussi formidablement dépaysant que samedi dernier, au festival de jazz manouche où j’ai oeuvré comme bénévole, sur un coup de tête. C’est un campement au bord d’une rivière, avec des tables et des bancs blonds éparpillés sous les saules. Des ingénues ont déployé des nappes à carreaux et se la jouent tziganes en écoutant les musiciens, assis tranquillement près des roulottes années cinquante. Le sosie de Johnny m’accueille, un peu gauche mais visiblement ravi de me voir,mais il ne le montre pas trop car son âme est fière. Il y a aussi son copain guitariste, celui qui a le teint mat des vrais gitanos, et qui a eu le culot de me demander combien il me devait pour les trois quatre clopes que je lui ai laissées samedi soir, en partant, lors de ma troisième offensive. Il ne reste pas avec nous, cependant, parce qu’il doit donner un concert pour les petits-enfants des orphelins d’Auschwitz. Il n’y a pas en revanche la gitane pur kitsch, très belle, avec sa robe à volants et ses colombes qui lui escaladaient la cambrure, l’après-midi, au moment des répétitions sur l’herbe. Mais tout est très bien comme il faut. On discute, il m’explique qu’il a noté tous les renseignements que je cherchais et qui lui ont été fournis par Machin, ce magicien qui a un ordinateur avec plein de noms manouches dedans, et même des noms vanniers (il dit « vanniers » et ça m’agace, ce n’est pas la première fois que j’entends les aristocrates de la roulotte froncer le nez à l’évocation des pas-comme-eux-mais-qui-voudraient-bien-eux-aussi-être-les-princes. Les princes, pardon, j’en ai vu quelques-uns samedi soir, il y avait davantage de sous-fifres de province, bourrés comme des Polonais, que de vrais monarques, et d’ailleurs, que fait-il de Stephan Eicher et de Yul Brynner-que mon père adorait?) Bref, je ne m’offusque pas mais quand même, ça m’agace. Il me fait entrer dans sa maison, car il a une maison, modeste, certes, mais j’imagine une maison, avec de vraies pièces assez lumineuses, et me laisse patienter devant un verre d’un truc pendant qu’il va chercher les documents. Je regarde autour de moi et je vois une grande photographie sur le mur, un portrait noir et blanc d’une jeune fille radieuse, la même que celle qui était avec eux samedi, silencieuse et souriante. Quand il revient, un peu intimidé parce que je le trouble, vu qu’il n’a pas l’habitude que des gadjé en tablier de matrone l’accostent pour exiger de l’aide généalogique, et reviennent à la charge huit heures plus tard, pour finalement, à deux heures du matin, taper trois coups secs sur sa table en disant « m’sieu-dame, je m’en vais, il est où ce fameux pote avec son ordinateur plein de noms ? », je désigne le portrait du doigt et je dis « elle est belle ; c’est votre fille ? » Oui, je le vouvoie, car je n’ai pas, comme lui, le tutoiement facile, je suis une aristocrate à ma façon, faudrait voir à pas l’oublier. Il se rembrunit, il est clair que j’ai touché un point sensible, il ne tient pas à parler d’elle, presque il serait désagréable, tout à coup. Mais j’insiste, puisque samedi dernier, j’ai vaincu ma timidité naturelle pour aller à la chasse aux infos en interrompant les musiciens qui discutaient ENTRE EUX avec mon histoire de grand-mère disparue, donc je ne vais pas m’arrêter maintenant. La vie ne viendra pas à moi, c’est moi qui irai à la vie. Je dis : « en tout cas, samedi, elle avait l’air d’apprécier, elle n’arrêtait pas de sourire ». Alors là, il écarquille ses yeux bleus et ouvre grande sa belle bouche de grand musicien de jazz manouche et il fait comme une carpe hors de l’eau qui cherche de l’eau pour respirer. « Comment ? Quoi ? Répète ce que tu as dit ! Tu es qui ? Qui t’envoie ? » crache-t-il, et il m’attrape un peu durement par les bretelles de mon soutien-gorge vu que je n’ai pas de col d’imperméable, et son haleine sent la menthe sauvage et aussi la gauloise bleue (je n’irai pas jusqu’à la gitane) et j’ai un peu peur mais pas trop, beaucoup moins peur que face aux toubibs, aux esthéticiennes et aux banquiers, et ses mains sont grandes et chaudes et j’aimerais bien être une contrebasse. Je n’ai pas peur mais comme d’habitude quand je me sens injustement traitée, je commence à pleurnicher. Comme j’ai pris soin d’appliquer un mascara waterproof, ce n’est pas trop grave. Il relâche son étreinte -malheureusement- pour m’entendre répéter : « ben oui, samedi soir, elle avait l’air heureuse ». Et là c’est lui qui se met à pleurer, il s’assied lourdement sur un gros tabouret en osier artisanal à côté de moi et prend son visage dans ses grandes mains de musicien. On ne voit plus que les bagouzes, au moins cinq pour les dix doigts, de grosses bagouzes en argent ciselé, et je me demande comment il fait pour jouer avec tant de virtuosité malgré cet échafaudage, mais c’est indéniablement le signe qu’il est un très grand artiste (artiste mais quand même plutôt généreux, pas seulement préoccupé par son génie, et en plus, capable de remplir/vider un lave-vaisselle-linge, planter des clous, passer l’aspirateur de temps en temps, s’occuper de faire renouveler son passeport, m’emmener en vacances au bord de la mer, me dire que je suis belle, avoir envie de moi et peur que je m’en aille). Il se calme assez vite, parce que son âme est fière et qu’il est adulte et fort, il passe ses mains embagouzées dans ses cheveux poivre et sel et il m’annonce, d’une voix grave : « Oui, c’est bien ma fille, mais tu ne peux pas l’avoir vue, elle est morte il y a vingt ans, d’un accident de cheval, en pèlerinage aux Saintes. Sa mère n’a pas supporté, elle s’est ouvert les veines avec des épines de niglo. Depuis, je suis seul. La seule femme que je fais jouir, désormais, c’est mon instrument. » Abasourdie, je suis. Pourtant, je l’ai vue, cette jeune fille ! En chair et en os ! La première fois, à treize heures, assise à côté du noiraud guitariste, calme et lumineuse, ses longs cheveux châtain scintillant au soleil. Quand j’ai commencé à raconter mon histoire de mère-grand et que les trois quarts de la table se sont levés pour échapper à mon galimatias, elle m’a souri, elle, d’un vrai beau sourire généreux.Compréhensif. Elle n’a rien dit, certes, mais son sourire était éloquent. Plus tard, quand je me suis octroyé une pause après avoir charrié plusieurs dizaines de kilos de frites, faisant fuir au hasard les noctambules incommodés par mon odeur, je l’ai vue à nouveau, toujours souriante et muette, tandis que j’agitais un index péremptoire sous le nez de Johnny en martelant « vous ne m’oubliez pas, hein ! ». Enfin, quand, à deux heures du matin, lassée de me sentir si seule, assise sur un banc tandis qu’un groupe de joyeux lurons applaudissait frénétiquement les envolées du guitariste Jan Vanek (qui est venu dire bonjour avec des bises à tous les bénévoles, le matin, tandis qu’on avait les mains dans le beurre), quand j’ai fait l’effort de me lever pour ne pas me mettre à pleurnicher dans la nuit, parce que cette musique-là, si belle, n’était pas la mienne, parce que cet endroit-là n’était pas chez moi, parce que je ne suis décidément chez moi nulle part, parce que Johnny n’allait évidemment pas demander quoi que ce soit à son pote pour me faire plaisir, je l’ai vue, encore, assise à la table près du bar où le plus grand contrebassiste jazz du monde écoutait de loin les facéties de son collègue. Elle a souri encore quand j’ai exécuté le troisième et dernier numéro de mon spectacle, avec mon « m’sieu-dame, je m’en vais. » en tapant sur la table avec les jointures de mes doigts -sans bagouzes. Elle a continué à sourire quand Johnny s’est levé et a entrepris, bon gars, de partir à la recherche du fameux magicien qui a une liste de noms dans son ordinateur, pour revenir, bredouille, me demandant de lui laisser mon numéro. Que j’ai écrit, comme le savent ceux qui suivent, sur un demi-carton de pâtisserie,sous les quolibets d’une autre bénévole, habituée du festoche, (comme tous les autres ; j’étais la seule extra-terrestre à débarquer de nulle part) qui me suggérait d’ajouter un petit cœur en-dessous.

Donc, je le répète au grand musicien bouleversé. Je l’ai vue, c’est sûr, elle était bien vivante, ou alors c’est moi qui suis zinzin, et ce n’est pas une option envisageable.

Soudain on entend un son cristallin. Et entre une très vieille gitane avec tout l’attirail de la diseuse de bonne aventure, et des kyrielles de bracelets dorés, l’origine du bruit féerique. Elle était cachée dans la pièce à collections, là où Johnny conserve ses souvenirs de voyages, innombrables, dont pas mal de colifichets piqués aux gadjé. Par réflexe, je tâte mon sac à main. Elle a tout entendu et s’avance vers moi, yeux mi-clos, étendant un bras maigre au bout duquel tremblote une main sèche chargée de bagouzes. « Tu l’as vue ? » demande-t-elle d’une voix d’outre-tombe, et je sens un vent froid glisser sur mes épaules. Je suis tellement impressionnée que je me contente d’opiner du bonnet, en cadence, tandis qu’au-dehors une armée de guitares entame un morceau tragique d’inspiration russe. Alors, elle se tourne lentement vers le contrebassiste et lui dit quelque chose dans une langue que je ne comprends pas, et lui, encore une fois, fait le coup des yeux écarquillés et du réflexe de la carpe qui ne manque pas d’air mais d’eau, oui-da. Et sans prévenir, il se jette à mes pieds en pleurant toutes les larmes de son grand corps plutôt bien fait de sa personne. Entre deux sanglots il parvient à articuler que je suis l’élue, que sa fille s’est montrée à moi et que c’est un signe, que sa grand-mère l’avait bien dit, un jour une femme pas comme les autres entrerait dans sa vie pour en faire un jardin extraordinaire, et qu’il la reconnaîtrait puisqu’elle verrait Maria, la sainte, la pure, l’immaculée Maria, sa fille trop tôt disparue, et que ce jour est arrivé. Je suis très émue moi aussi mais je pense quand même que ça me plaît moyen, la grand-mère qui l’avait bien dit, puisque j’ai déjà vécu ce genre de prophéties, sauf que c’était la mère, et que toutes ces mères qui connaissent le destin de leur fils me flanquent un peu le bourdon. Je me demande, de façon plutôt incongrue, si lui aussi pisse à côté des chiottes et traite sa femme de morue au petit-déjeuner.

Je ne suis pas sûre d’avoir envie qu’il m’appelle, en fait.

Enfin si : s’il a des pistes pour mon livre.

Mais elles sont rares. À croire que ça ne s’arrêtera jamais.

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