LA NOCE

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Marie-Candide a marié sa nièce.

 

Belle cérémonie, belles robes, beau soleil de septembre sur très beau cadre champêtre, avec plusieurs étangs bucoliques plein de belles grosses carpes comme on les aime en Alsace, de préférence frites à la bière.

 

Il y eut pas mal de petits cadeaux pour les invités, pas mal de flûtes de crémant, tout un assortiment de charmantes verrines garnies de trucs exotiques qu’on torche en une lampée, en se disant qu’on serait incapable de cuisiner ça chez soi. Pour cent quarante personnes, en plus.

 

Les mariés se sont promis midi à quatorze heures, on a fait des myriades de photos, on a écouté des discours émouvants, on a assisté à un spectacle, avec des vahinés qui dansaient gracieusement, de plus en plus dénudées, et des messieurs vahinés qui ont exécuté plusieurs chorégraphies de combat, en criant des choses mystérieuses du fond de leur gorge virile. Après la deuxième heure d’apéro, les convives mâles, un peu rouges, ont tombé la chemise pour se donner de grandes claques sur le torse et les cuisses, en roulant des yeux courroucés, comme les guerriers des îles, mais en nettement plus saouls. Le barbu a pris l’affaire très au sérieux, belle occasion d’illustrer de facto certaines informations glanées dans des ouvrages d’ethnologie. Marie-Candide, comme les autres ménagères de l’assemblée, a gardé sa chemise, proprement pliée sur son bras, pendant qu’il faisait le sauvage, pour la lui rendre à son retour de la bataille.

 

 

Plus tard, on a mangé plein de bonnes choses, arrosées de nectars qu’on n’évoquera pas, pour ne pas susciter de jalousies, en ces temps de disette.

 

On a aussi joué à des jeux, et on a vu sur grand écran les mariés, à divers âges de leur vie, et des photos de tout le monde, les amis, les parents, les petites sœurs et l’oncle Untel, quand l’oncle Untel avait des cheveux, et une coiffure des années quatre-vingt, très rigolote.

 

Beaucoup plus tard, après le fromage, la petite était endormie dans le fauteuil roulant de la mémé, les gosses des invités, ayant vidé leurs pistolets à eau dans les vécés, entreprenaient de trouver des choses plus marrantes à faire, comme pêcher les carpes à main nue ou intervertir les sacs à mains des dames qui dansaient sur la piste.

 

Marie-Candide et le barbu fumaient une cigarette sur le patio, pendant que dans la salle, des gens cavalaient pour rapporter une chaussette à l’animateur. Marie-Candide, fidèle à son tempérament de boute-en-train, était en train de faire la leçon à l’élu de son cœur, pour qu’il respecte son engagement à ne pas boire trop de vin, puisque c’était lui qui devait prendre le volant, et qu’il avait déjà éclusé la bagatelle de deux bières et un verre de blanc, à vingt-trois heures trente, malgré ses promesses de sobriété. Elle en était à lui poser le dixième ultimatum de la semaine, pour le bien de leur couple, quand elle fut interrompue par la voix de l’animateur qui réclamait « un caillou ». Il y eut un bruit de galopade frénétique, et une grappe de jeunes adultes passablement débraillés se matérialisa soudain dans l’embrasure de la porte, pour jaillir en tous sens de part et d’autre de Marie-Candide et du barbu éberlués. Tout alla très vite. Une jeune femme, vraisemblablement munie du précieux caillou qu’elle avait trouvé au bord de l’étang, fusa devant Marie-Candide pour s’écraser sur le carrelage dans un bruit mat. Un grand gaillard très énergique se pencha sur la malheureuse, et lui arracha des mains l’objet qui devait lui assurer la victoire. Les autres avaient déjà rejoint le ring, avec chacun son caillou, hormis deux rondouillards aux gestes ralentis par le pousse-mojito, et la jeune femme aplatie, qui se relevait, sonnée. C’est alors qu’un mouflet d’environ neuf ans, qu’on n’avait pas remarqué, s’exclama, joignant le geste à la parole : « Tiens, Maman ! J’ai un caillou pour toi ! » Il n’eut pas le temps d’en dire davantage, puisque les rondouillards le jetèrent au sol et le piétinèrent proprement, dans leur hâte à ne pas être les derniers. Le gosse hurla, probablement de douleur, malgré la joie d’avoir sauvé sa mère d’une situation critique. La mère, en état de choc, fit ce qui s’imposait : serrant dans son poing ce qui lui apporterait la gloire, si elle parvenait à rattraper les gros qui n’avaient qu’un dixième de seconde d’avance, elle laissa braire son morveux pour gagner la course au caillou.

 

Il y a des priorités dans la vie.

Ernestine, ma très chère nièce, si d’aventure tu lis ces lignes, ne sois pas trop fâchée contre la tante à moustaches: ce fut un bien beau mariage.

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