PRÉ-RENTRÉE

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C’est pour parler de mon travail que me voilà ici. C’était le deal « plaisir, souffrance au travail, ou choix du non-travail ». J’ai essayé mais, voyez-vous, j’y arrive pas. C’était bien parti, pourtant, ce printemps, quand on m’a fait part du projet. J’étais comme une pile, des idées, j’en avais des centaines. Des anecdotes, j’en aurais fait des colliers à distribuer autour de moi. Il y a tant de choses à dire quand on a la tête dans le guidon, on n’imagine pas.

 

Et puis voilà, il me reste deux jours, trois tout au plus, mais je n’ai rien à dire.

Au travail, j’y retourne lundi.

On se sera engueulés déjà, avec le barbu, parce qu’on aura mis le réveil, qu’on n’est pas du matin, parce qu’on aura mal au bide avec les vêtements qui scient la chair et nous promettent de suer toute la matinée, assis immobiles deux heures, peut-être trois, avec nos cartables à la con sur nos pieds écrasés dans les chaussures de ville, à écouter se succéder les gens qui nous expliquent le pourquoi et le comment de cette nouvelle année scolaire pleine de projets dynamiques, dans l’intérêt suprême de la jeunesse qu’on nous confie. J’aurai mal au dos et au cul à force d’être assise, je ne pourrai pas trop bouger pour ne pas déranger ma voisine, nouvelle venue dans l’établissement, une jeune femme avec des accessoires pour prendre des notes et peut-être de belles boucles d’oreille comme celles que je ne m’autorise plus depuis longtemps. Je penserai que moi aussi, un jour, j’ai été nommée ici et que, comme elle, j’avais peur de louper des choses capitales édictées par monsieur le Proviseur dans son micro, comme à la scène d’une grande salle de spectacle, et tous ces gens autour qui discutent entre eux et n’écoutent rien de ce qui est dit. Peut-être je me souviendrai de mon premier jour, il y a treize ans.

Il faisait beau aussi comme il fera beau lundi prochain, un de ces jours de fin d’été où on s’installe loin des baies vitrées du grand hall, quand on est malin, ou simplement habitué.

Je n’étais pas habituée, j’avais trente-deux ans, une belle robe couleur brique avec des bretelles sur mes épaules bronzées. J’avais chaud mais ma robe était belle, et moi j’étais belle dans cette robe-là et je le sentais bien, et dehors, au-delà de l’esplanade goudronnée qu’aucun élève n’avait encore piétinée, il y avait un gazon haut, un genre de jardin japonais, avec de l’herbe tendre et des fleurs comme dans un magazine. C’était un beau lycée, tout neuf, bâti dans la campagne sur des terres achetées au paysan du coin, et plus tard j’en passerais du temps à le regarder labourer ses sillons tandis que mes élèves plancheraient sur leur bac blanc, avec les corneilles dérangées qui s’envolent en poussant des cris de matrones outragées. Je savais que j’avais de la chance d’être nommée ici. J’avais déployé mon carnet de bord sur mes genoux, je prenais des notes, je m’emmêlais un peu avec toutes ces feuilles qu’on nous avait distribuées, mais je savais qu’à mon retour, je m’installerais à mon bureau pour faire le tri, avec ma trousse d’adolescente et mes stylos tout neufs, les feutres qui sentent le premier jour d’école pour colorier les cases de mon emploi du temps selon les classes et les matières, les manuels que j’aurais trouvés dans mon casier, tellement neufs qu’on s’y caresse les pommettes quand on les ouvre et que les pages craquent et glissent, les intercalaires et les classeurs, tout le bric-à-brac d’une personne qui s’apprête à faire du bon boulot et que cette perspective emplit de joie. Autour de moi, il y avait des gens qui connaissaient la boutique, des vieux de la vieille qui n’écoutaient rien de ce que tonitruait le Proviseur et échangeaient, sans se gêner, des anecdotes sur leurs vacances ou les problèmes avec l’allumage de la bagnole. Il y avait un brouhaha à peine supportable et je me demandais comment c’était possible, comment on pouvait manquer à ce point de politesse élémentaire, pourquoi ils ne faisaient pas même l’effort de parler plus bas pour que les autres entendent, ceux qui comme moi ignoraient où se rendre pour obtenir une carte de cantine ou un code pour le photocopieur. Je me consolais en me disant que j’avais quitté un lycée gris de pluie et de béton, et que celui-là ne pourrait qu’être un havre de paix avec toute cette verdure, ce soleil qui arrosait les vitres et le petit coin de forêt qu’on traversait pour trouver le parking. Après la réunion plénière où je n’avais pas entendu grand-chose, les chaises se sont bousculées et on nous a servi un apéritif de rentrée, et moi, toute seule dans ma belle robe brique, je savais que je serais heureuse ici. Et un collègue à moustaches m’a emmenée visiter les bâtiments, et j’ai croisé un genre de grand gaillard d’une quinzaine d’années qui a dit « bonjour Madame » avec presque de la déférence, et j’ai pensé que j’avais fait le bon choix en demandant ma mutation.

Qu’a-t-il bien pu se passer ensuite ?

J’y retourne lundi. Oh ! Bien sûr, aujourd’hui, je mène ma barque. On me confie des classes réputées difficiles, mais ça ne signifie pas grand-chose ici, du moins, pas la même chose qu’en Seine Saint Denis, j’imagine, où le barbu a passé cinq ans.

Lundi, sur le parking, je pesterai sans doute parce qu’il n’y aura plus de place, parce qu’on sera arrivés en retard. On se garera à l’extérieur, et il faudra prendre garde à ne pas se tordre la cheville sur le gravier, avec le sac qui blesse l’épaule et ces talons qui veulent me donner l’air de ce que je ne suis plus.

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Je ne pourrai pas m’empêcher de lorgner les plus jeunes, les nouvelles à la démarche souple, en me disant que je ne tiens plus la comparaison, que je suis usée ratatinée ternie par des choses que je n’identifie même pas. Que le barbu lui aussi se fera le réflexion, lui qui a signé avec moi un compromis de vente pour un apparte qu’il habitera avec une mémère les vingt prochaines années. Il faudra marcher, vite, vers le rendez-vous de l’autre côté du lycée, prendre son tour dans la file pour saluer le Proviseur, comme une gamine qui va faire signer son cahier,voyage-dans-le-nord-045 embrasser sur la joue des gens qu’on connaît toujours aussi peu au bout de quatorze rentrées, guetter du coin de l’œil les quelques ceux qu’on aime bien et qui sont introuvables, comme par hasard. Lutter contre le cynisme qui nous chatouille les amygdales, parce qu’on ne peut décemment pas être cynique quand on fait un métier pareil. Il faudra aussi tenir en laisse, très serré, ce sentiment de n’être pas à sa place, ni ici, ni ailleurs, ou si peu. On ne va pas se mettre à pleurnicher sur la photo de classe, quand même, avec tous ces sourires pleins de dents des gens qui reviennent de pays où ils ont goûté la douceur de vivre et pour certains, les fruits les plus suaves. Ensuite, il faudra trouver sa place sur les gradins pour la grande photo de rentrée, un sourire échangé avec une collègue aussi désabusée qu’on peut l’être, un autre à l’objectif de Monsieur le Chef des Travaux, et en avant pour la plénière. Au secours. famille-royale-bapteme

« Chers collègues, c’est un réel plaisir que de vous retrouver après ces deux mois de vacances bien méritées, et je me réjouis de savoir que vous avez à cœur, comme moi, la réussite de nos élèves. Je vous rappelle que dans le cadre du Projet d’Établissement, vous avez encore tout le mois de septembre pour déposer des fiches-actions et me faire part de vos projets ». Mes projets, Monsieur le Proviseur, ces neuf dernières années, ont globalement consisté à tenter de rester debout. Il faut dire que j’ai élaboré en ce sens un certain nombre de fiches-actions, fers de lance de ma réussite. J’en ai envoyé quelques-uns au diable, j’en ai planté d’autres dans mes objectifs pédagogiques. Je vous en livre une brochette, parmi les plus significatifs, je présume que cela intéressera l’équipe éducative réunie ce matin.

  • Fiche-action numéro un : quitter mon mec. Moyens nécessaires à l’opération : a) trouver le courage de perdre une masse graisseuse significative, face à un type qui me qualifie de « flasque » depuis la naissance de la petite, ou plutôt depuis les seize dernières années que j’ai passées dans son ombre, à ramasser ses jumelles quand il les laissait tomber pour empoigner son appareil photo. b) m’habiller en fille, malgré le poids écrasant de la toute-puissance maternelle, percluse de névroses et d’amour contrarié pour son père au bas mot ambivalent. c) m’assurer que la petite a sa barboteuse bien boutonnée malgré les assiettes qui volent et les noms d’oiseaux, pareil. Les jumelles, heureusement, échappent au carnage, leur propriétaire les a remisées en lieu sûr, avec les photos de cigognes.

  • Fiche-action numéro deux : ne pas me faire enfermer dans l’hôpital psychiatrique où ma sagacité a expédié le père de ma fille qui voulait me retenir en s’enroulant une corde autour du cou. Moyens nécessaires à l’opération : a) répondre à l’enfant qui chante à tue-tête dans le rétroviseur pour attirer mon attention fluctuante. b) gober un de ces petits comprimés magiques dont j’ignorais l’existence il y a quelques semaines à peine et qui présentent le singulier pouvoir d’assouplir la cage de plomb qui écrase mon cœur plusieurs fois par jour. c) sur le divan du vieux monsieur si bienveillant, m’autoriser à sangloter et dire ma honte et ma colère et ma peine et tout ça en un pack bien ficelé depuis si longtemps, peut-être depuis toujours. d) me rhabiller en fille et mettre des hommes dans mon lit, plein d’hommes, pas en même temps peut-être mais beaucoup, me consoler à leur contact et reprendre doucement goût à la mécanique du désir, pardon, du projet.

  • Fiche-action numéro trois : vaincre l’inertie de mon nouveau mec, celui qui est si gentil et dont les parents si aimants rechignent à donner du mou à sa laisse, pour ne pas qu’il se fasse mal. Moyens nécessaires à l’opération : longuement détaillés dans la fiche-action portée à votre connaissance lors des rentrées scolaires 2010/2011/2012/2013/2014.

  • Fiche-action numéro quatre : accompagner ma mère dans sa dernière aventure, en prenant soin de lui laisser le rôle-titre et ce, jusqu’à aujourd’hui, où les factures tombent encore à son nom qui est aussi le mien alors même qu’elle a cessé de se produire depuis Noël dernier.

 

Mais je m’égare, bien sûr, ces fiches-actions n’ont pas leur place dans le Projet d’Établissement, pas plus que toutes les autres dont je vous épargnerai l’inventaire exhaustif, on y passerait la nuit . Nous sommes ici pour évoquer le travail.

 

Je n’ai rien à dire de mon travail, il a cessé de m’intéresser depuis tellement longtemps que j’ai oublié quand et pourquoi. Bien sûr, ce n’est pas tout à fait exact. Je pourrais vous dire qu’il y a des moments étranges où je retrouve quelque chose d’autrefois, la sensation de la robe sur mon épaule, avec le soleil et les projets, ceux qui vous font cavaler d’un coin de la ville à l’autre, avec un gamin qui porte le matériel et un autre qui écrit le journal de l’opération. Je pourrais vous raconter des anecdotes, des moments de jubilation avec les élèves, de vrais rires, la vraie satisfaction de faire passer quelque chose, ne serait-ce que cela : arriver à leur faire croire que le jeu en vaut la chandelle. Il y en a qui nous arrivent tellement déplumés, tellement touchants dans leur colère de vilains petits canards, qu’on a vraiment envie de leur remettre un peu le duvet d’aplomb, avant que la vie ne se charge de leur brouter le magret.

Je veux bien essayer encore.

Promis, juré : lundi, je m’installerai devant, sous la verrière, à côté des nouvelles. Pour profiter peut-être de leur bel enthousiasme sans trop souffrir de la chaleur, je crois que je mettrai des tongs. Et ce délicieux bikini qui m’allait si bien en deux mille neuf, si toutefois cela ne contrarie pas trop l’objectif de ma fiche-action numéro deux. On verra bien.

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