LA SUPPLIQUE

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Maître, Éminence,Votre Grâce,Votre Sainteté, Très Saint Père, Mon Général, Monsieur le Maréchal, Monseigneur, Monsieur le Gouverneur Général, Excellence, Votre Grandeur ,Votre Majesté, Sire, Monsieur l’Électricien,

 

 

J’en appelle à Votre miséricorde, les voies de Votre téléphone étant impénétrables.

 

Si vous n’entamez pas rapidement les travaux pour lesquels vous avez encaissé le chèque d’acompte, vous nous condamnez à mort. Vous avez forcément un cœur, vous aurez pitié de nous quand vous connaîtrez notre situation.

 

Cet appartement dont vous avez franchi la porte deux fois en deux mois, la première pour encaisser le chèque, la seconde pour griffonner de vagues indications sur un mur après avoir grossièrement dévissé une prise, représente notre dernière chance, à plus de quarante ans, de rompre l’isolement social dans lequel notre condition nous plonge depuis notre plus jeune âge.

 

Nous vous avons raconté que nous exercions le métier de professeurs. C’était un mensonge. En réalité, nous sommes un couple de misérables bûcherons. Au chômage. Nous avons beaucoup d’enfants car nous n’avons jamais entendu parler de contraception, puisque nous ne savons pas lire; en outre mon mari a un appétit sexuel insatiable et, argument imparable, je suis très pieuse et obéis à notre Seigneur qui nous ordonne de laisser faire la nature, c’est à dire Sa volonté. Nous n’habitons pas à l’adresse que je vous ai communiquée mais dans une roulotte déglinguée, au cœur de la forêt profonde, avec nos nombreux enfants, dont plusieurs lourdement handicapés, à cause de ma consommation d’alcool et de stupéfiants pendant mes grossesses. L’aîné de nos garçons est aveugle parce qu’à l’âge de huit ans, il a été attaqué par une meute de loups en allant voler des poutrelles métalliques pour fabriquer une balançoire à sa grand-mère, atteinte de la maladie de Parkinson, dont les tremblements sévères ne s’estompent que quand on la secoue, tâche dont mon époux se chargeait ordinairement, jusqu’à ce que, par un malheureux coup du sort, il perdît un bras en réparant la tronçonneuse. Dès lors, évidemment, il ne fut plus en mesure de secouer sa mère d’une main et d’estourbir de l’autre les rats cyclopéens qui tentaient de grignoter nos bébés dans le carton à chaussures, qui fait chez nous office de couffin. Nous avons par conséquent dû nous résoudre à l’édification de la balançoire pour soulager l’aïeule chère à notre cœur. Notre aîné, qui était en ce temps-là un gentil garçon très bien de sa personne et en possession d’une paire d’yeux de toute beauté -nonobstant son strabisme congénital causé par une carence en vitamines dans les semaines précédant sa conception, à cause de la séquestration de son père dans une cave de la ZUP voisine où des troupeaux entiers de costauds venaient lui donner des coups de trique en échange de tickets-restaurant- s’est spontanément porté volontaire pour défier les dogues argentins du surveillant de chantier où dormaient les précieuses poutres. C’était vraiment un bon petit : ses petites sœurs ne pouvaient évidemment se charger de la course puisqu’elles étaient pieds nus dans la neige, devant la mairie, à tenter de vendre des stickers trouvés dans une boîte de vache qui rit lors de notre dernier passage aux restos du cœur. Ses grandes sœurs ne nous étaient d’aucun secours, elles non plus : l’une d’elles soignait sa tuberculose dans un sanatorium de la Croix Rouge et les deux autres avaient été placées au service des soldats du Bien, à leur demande, dans un pays où les femmes ont des mouchoirs sur la tête pour se protéger du soleil et des velléités d’indépendance. Quant aux cadets de nos fils, ils ont toujours été hors circuit puisque siamois : nous les envoyons mendier aux portes du restaurant lors des assemblées générales du Crédit Mutuel, mais ils coupent l’appétit aux sociétaires à cause de leur curieuse conformation et bien souvent, ils rentrent tout sanguinolents parce que ces messieurs du conseil d’administration, pris de boisson, leur ont jeté des pièces jaunes. Ils sont incapables de voler des poutres. Mon époux n’a plus qu’un bras. Sa mère tremble. Son père nous a quittés l’année dernière après une longue maladie qui a sucé toutes nos économies ; nous n’avions pas de quoi payer les obsèques, ce sont les loups qui l’ont mangé. Et moi, je suis bien trop grosse pour faire l’aller-retour entre la caravane et le chantier, sur la mobylette familiale, et d’ailleurs les sacoches ne sont pas étudiées pour contenir des pylones. Notre fils aîné, ainsi, n’a eu d’autre choix que d’affronter cette épreuve, nos benjamins âgés seulement de huit semaines à ce moment-là (ce sont des triplés). C’est comme ça que les loups l’ont eu. Il avait pourtant suivi nos recommandations à la lettre, restant sur la piste cyclable sans s’arrêter pour cueillir des fleurs, et ayant parsemé ses arrières de petits cailloux blancs, comme ça se fait dans ces cas-là. Il a réussi à s’introduire sur le chantier, grâce à sa bonne mine et ses excellentes manières ; il a trompé la vigilance des dogues argentins en leur donnant du « monsieur le Préfet » ; il a chargé quatre poutrelles sur ses frêles épaules et s’est apprêté à rentrer à la roulotte, pendant que nous trompions notre angoisse en absorbant des amers-bières. Les loups l’ont attaqué alors qu’il retirait son casque du cageot fixé sur le porte-bagage pour le placer sur sa tête aimable. Ils étaient une bonne centaine. Il n’a rien pu faire, malgré son courage et son intelligence ataviques. Le plus méchant de la meute qui l’avait encerclé lui a jeté de l’acide au visage, « pour lui apprendre qui c’est qui commande », comme je dis à mon mari quand j’ai bu plus d’amers-bières que nécessaire. C’est du moins ce qu’il nous a rapporté, quand la police nous a convoqués à l’hôpital, quelques semaines plus tard. Bien sûr c’était trop tard pour la mobylette et les poutres, les loups avaient fait le ménage.

 

Nous avons beaucoup souffert, voyez-vous, Majesté. Les services sociaux nous ont retiré la garde des enfants et les allocations de personne dépendante de ma belle-mère. Mon époux a raconté en outre à qui voulait l’entendre que c’était moi qui maniais la tronçonneuse au moment de l’acident qui lui a coûté son bras, et que d’ailleurs c’est pour ça que nous n’avons plus d’amis, parce que les gens ne veulent pas nous inviter chez eux, je risquerais de faire du grabuge et de leur salir leurs décorations militaires avec mes jets de fiel. Je lui en ai collé quelques-unes pour lui apprendre à se rappeler comment s’appelle la patronne, quand on est rentrés au campement, et il a retrouvé ses esprits et n’a plus fait d’histoires. Mais quand même, ça fait beaucoup pour un seul homme. Un seul couple, je veux dire.

 

 

Heureusement, quand j’ai été autorisée à revoir mon fils aîné, une demi-heure l’après-midi, pour son anniversaire, l’an dernier -je lui avais acheté un formidable bandeau comme ceux que se mettent sur les yeux les belles dames qui vont passer dix heures en avion dans les films américains- il a attendu que son éducateur aille soulager un besoin naturel pour se précipiter dans mes bras et me dire à l’oreille quelque chose qui allait changer ma vie et sans doute la vôtre, Monsieur le Président. En substance, voici ce qu’il m’a déclaré : « ma chère maman, je t’aime et je ne t’en veux pas pour les coups de pelle que tu me collais quand j’étais nourrisson, je sais bien que tu as beaucoup souffert dans ton enfance. Sache, ma chère maman, que cette nuit, j’ai eu la visite d’une fée. Elle m’a promis que tu allais trouver cent mille balles sous le sabot d’un cheval en sortant d’ici, et qu’avec cette manne providentielle, tu pourrais enfin te faire faire les racines et acheter des fringues correctes et peut-être même prendre des cours de maintien pour être admise dans la société des gens comme il faut, et qui sait prétendre mériter de leur bouche l’épithète d’amie à défaut de celui de Madame Thénardier, l’aubergiste qui flanque des roustes à son mec mais c’est gratuit donc on y va de bon cœur et il y a toujours suffisamment à bouffer et pas seulement des pâtes carbo et des pizzas réchauffées.. Ah oui, elle m’a aussi parlé d’un appartement un peu vétuste qui est en vente pas trop loin de la forêt où on a logé la roulotte. Il paraît qu’avec papa vous devrez l’acheter parce que vous y serez très heureux, et nous aussi, et même mamie, malgré ses tremblements, et qu’en plus vous pourrez faire des cochons parce qu’il y a une ancienne porcherie et deux chiottes pour quand vous aurez bu trop de vin. Et puis la fée elle s’est râclé la gorge et elle a dit pour finir : attention, mon petit chéri, il y a une condition à tout ça et elle n’est pas négociable. Tu devras bien dire à ta mère que la réfection complète du système électrique, compris la mise aux normes du deuxième compteur, la création d’une VMC partant des deux salles de bain et le branchement du chauffe-eau avec un minuteur heures creuses-heures pleines, et tout cela sans dépassement, devra être effectuée au plus tard le vingt-et-un mars deux mille seize très exactement. Faute de quoi, toi, ta mère, ton père, ta mamie, tes frères et sœurs, tes cochons et tes lapins serez tous atomisés le vingt-deux mars à minuit, et l’artisan électricien chargé de la mise aux normes, déchiqueté par une moissonneuse-batteuse au cours de l’été deux mille seize, en allant pisser dans les maïs au cours d’une promenade à vélo avec ses potes du Front National. Et d’ailleurs, l’électricien s’appellera monsieur Machin et son entreprise Spot-on-your-face»

 

Vous voyez bien, Votre Excellence, Très Saint-Père, Monsieur Machin, qu’il est vraiment capital, dans notre intérêt à tous, que vous nous donniez des nouvelles.

 

Restant à votre disposition, je vous prie d’agréer, Monsieur, mes salutations respectueuses.

 

Marie-Candide.

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5 Commentaires

  1. Durand

    14 janvier 2018 à 3 h 54 min

    Bonjour Marie-Candide , le problème est-il réglé , Monsieur l’électricien a-t-il été sensible à vos arguments et surtout à ceux de votre fils aîné qui s’est pris les coups de pelle dans son enfance ? Autrement dit êtes-vous branchés actuellement ?
    Nous connaissons les mêmes problèmes et nous habitons également en bordure de forêt , peut-être même près de chez vous , je vous envoie une photo du quartier . Voyez plutôt :
    http://1collection.unblog.fr/2018/01/13/jake-dinos-chapman/

    Répondre

    • mariecandide

      14 janvier 2018 à 10 h 23 min

      Fichtre! Nous sommes voisins, indéniablement. Le monsieur qui lève le bras, en bas à droite sur la première image, c’est l’abbé Machin, j’en suis sûre, je reconnais sa soutane. Pourtant, il a changé de paroisse, j’en ai fait un compte-rendu dans « dies irae ».
      Et, pour répondre à votre question d’ouverture, oui, nous sommes enfin branchés.

      Répondre

      • Durand

        14 janvier 2018 à 16 h 14 min

        Oui Marie-Candide j’aurais dû vous prévenir , mais je n’étais pas sûr que c’était bien lui , l’abbé Machin s’est converti . Il enseigne maintenant une nouvelle doctrine ( à laquelle je n’ai pas encore adhéré ) non loin de chez moi . Et il a déjà trouvé de nouveaux disciples pour sa paroisse …
        Quoiqu’il en soit je vais aller sur la page que vous m’indiquez pour voir quelles étaient ses activités précédentes . On n’est jamais trop informés !

        Répondre

  2. celineteissiere81@yahoo.fr

    13 janvier 2018 à 13 h 38 min

    Bonjour, grâce à Fantec qui anime mes lectures, je peux vous lire encore. J’aime les longues bandes gluantes à souhait et ramasse à la pelle les mouches mortes.

    Répondre

    • mariecandide

      13 janvier 2018 à 18 h 16 min

      Bonjour, merci à Fantec et merci à vous de bien vouloir flairer mes miasmes!

      Répondre

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