Maraîchage

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Marie-Candide a rendez-vous avec la dame des fruits et légumes, pour faire le point sur les performances de Kermit, stagiaire au magasin Superbanco. Durant trois semaines, Kermit y a défrisé des laitues, chouchouté des navets et sans doute tenté de dissimuler son mètre quatre-vingt derrière les présentoirs à salsifis, pour consulter son portable sans être importuné par des ménagères frénétiques qui exigent qu’on leur coupe le vert des poireaux.

 legume

Marie-Candide patiente à l’accueil derrière une octogénaire à bonnet de grosse laine qui a oublié son code postal et désespère par conséquent d’acquérir une carte de fidélité, qui lui aurait permis d’accumuler des points Superbanqueroute, pour entamer une collection de fourchettes à huître, destinée à son arrière-petite-fille, à un prix défiant toute concurrence. Marie-Candide, qui est fort satisfaite, grâce à sa carte Maxipigeon, de son service à fromage en bambou éco responsable, compatit au désarroi de la cliente, que les professionnelles de l’accueil expédient pour finir en griffonnant sur l’imprimé d’adhésion quelques chiffres au hasard, camouflés en hâte sous un gros tampon. L’octogénaire, comblée, en est statufiée de bonheur, et c’est sûrement parce qu’elle échafaude des projets de nouvelles collections qu’elle reste cramponnée à son caddie, souriant aux anges. N’importe ! Marie-Candide n’a pas le temps de s’émouvoir davantage ; elle est là, non pour son confort personnel, mais afin d’exécuter la noble tâche du suivi des élèves en milieu professionnel. Alors elle s’avance, affable et catégorique, vers le comptoir où les jeunes filles de l’accueil ont déjà recommencé à échanger des conseils de manucure.

-Bonjour mesdames ! Je suis Madame Tulipe, du lycée de Quatschastein. J’ai rendez-vous avec la dame des fruits et légumes, pour évaluer son stagiaire, Kermit Froschmann. J’ai un peu d’avance, qu’on veuille bien ne pas m’en tenir rigueur.

-Bonjour madame. Nous l’appelons immédiatement, veuillez patienter.

 

Marie-Candide se rengorge, consciente de la solennité de l’instant et fière d’avoir fait forte impression avec sa pochette cartonnée contenant les augustes documents diagnostiques dont l’Éducation Nationale l’a pourvue. Elle se dispose, épanouie, souriante, à user de bienveillance envers la dame des fruits et légumes, en limitant l’étalage de sa majesté à quelques mouvements amples du poignet au moment de retirer les élastiques de la pochette. Son regard vénérable effleure la foule des chalands, en ce milieu d’après-midi bucolique où va s’exercer, une fois de plus, sa parfaite maîtrise de la communication verbale.

 

Une personne en blouse noire, un peu mal mise, avec deux stylos dépassant de sa poche de poitrine ornée des armes du magasin en lettres écarlates, s’approche à petits pas industrieux. Ah ! Voici l’interlocutrice de Marie-Candide. Laquelle amorce un cérémoniel geste de bienvenue, hélas ignoré par la créature qui ne lui jette même pas un regard et passe à côté d’elle sans plus de façons. Décontenancée, la représentante de l’État Providence en laisse choir sa mâchoire inférieure et c’est d’une oreille contrariée qu’elle entend une voix sèche s’enquérir :

 -Ben alors, elle est où, la prof ?

   La prof, car c’est elle, fait pivoter son chef altier d’un quart de tour vers l’origine de cette nuisance sonore, s’apprêtant à rétorquer à cette hoberelle que la question est superflue et offensante, puisqu’on ne présente pas Madame Marie-Candide, on s’incline devant sa superbe quand on a la chance de prétendre profiter de sa conversation, fût-ce pour évoquer l’empilage des choux-fleurs. Mais la donzelle n’est vraisemblablement jamais sortie de son trou, puisqu’il faut tout lui expliquer, et ses yeux inexpressifs frôlent distraitement l’octogénaire en transe pour ne pas s’attarder davantage sur une Marie-Candide qui s’en étrangle de dépit et s’étonne de ce que la pimbêche n’ait pas remarqué que le teint de cette quelconque mémère soit devenu en quelques secondes aussi rubicond que son manteau de père Noël, dépourvu de revers blancs, nonobstant, et, on peut l’espérer, de barbe. La mémère, archange de lumière il y a deux minutes encore, écume et éprouve les affres de la Chute, métamorphosée en diablotin replet, sinon en chauffe-eau sur le point d’exploser, par l’absence de considération visuelle d’une espèce de demeurée qu’on a gratifiée du titre ronflant de chef des endives, grâce à ses parents producteurs de patates estimés dans le secteur d’achalandage de cette supérette de foire. La mémère, avisant les ongles ultra-laqués, la coiffure sophistiquée et l’outrageante absence de surpoids de la péronnelle qui s’obstine à ne pas reconnaître en elle la fonction honorable de professeur, n’est pas loin de lui faire profiter de son fameux revers appliqué à coup de pochette évaluative, à défaut de son non moins illustre lancer de ventilateur, observable certains soirs d’abus de côtes du Rhône.

 

Mais les jeunesses de l’accueil ne lui en laissent pas le loisir et s’interposent :

 

-C’est la dame en rouge !

 

Alors, la colonelle des fruits et légumes commet sa seconde erreur, l’ultime. Après celle-là, et surtout après la réaction définitive de la mémère outragée, mademoiselle je -sors -de -chez -l’esthéticienne-et-je-vous-suis-supérieure-à-toutes-avec-mon-joli-cul conservera une prudence salutaire pendant toute la durée de l’entretien.

 

Elle toise Marie-Candide de pied en cap, en insistant sur les racines subtilement aubergine de sa crinière auburn.

 

Marie-Candide, somptueuse, lui rend la politesse et conclut :

 

-C’est très impoli, mademoiselle, de regarder les gens des pieds à la tête, comme vous venez de le faire. Surtout avec la braguette ouverte et pas de culotte pour protéger sa bite.

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