CACABOURRIN

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cheval

Chers collègues,

 

Je précise d’emblée que ce mail est destiné à Bertrude et Arnolphe; les autres lecteurs éventuels peuvent retourner à leur apéritif estival et seront bien urbains d’excuser mon intrusion dans leur barbecue, mais c’est comme ça: je n’ai JAMAIS réussi à envoyer un mail à Bertrude cette année, sauf en réponse à l’un des siens, et c’est pas faute d’essayer et de solliciter les professionnels. Du coup j’écris à toute l’Académie. Bref, de toute façon, vous avez déjà décroché, très bien, j’entre dans le vif du sujet.

 

La visite à l’entreprise « Cacabourrin » a été compliquée MAIS RÉALISÉE cet après-midi, grâce à l’intervention d’un personnage qu’on ne voit pas souvent mais qui nous rend bien des services: le hasard. En effet, comme tu le sais, Bertrude, j’ai tenté à d’innombrables reprises de joindre la tutrice de Clotilde par téléphone, et ce matin encore. Comme à chaque fois, je suis tombée sur une voix synthétique qui m’indiquait que « désolée, mais votre correspondant n° 12345646 n’est pas joignable, veuillez rappeler ultérieurement ». J’ai pensé « tant pis, je vais prendre les devants et me présenter à la porte de l’écurie avec mes feuillets ». Sauf que la porte de l’écurie, sans l’intervention du personnage cité ci-dessus, je la chercherais encore. Le hasard s’est présenté sous les traits d’une jeune fille à vélo, avec un pantalon d’équitation. Comme je suis perspicace, j’ai reconnu Clotilde, qui se rendait vraisemblablement à son lieu de stage, et j’ai klaxonné comme une dératée pour qu’elle me remarque. Non, ça, c’est exagéré; mettons plutôt que j’ai baissé ma vitre en passant à sa hauteur et que je l’ai saluée poliment. Elle m’a suggéré de la suivre puisque, je la cite « c’est compliqué de trouver l’entrée ». Merci le hasard et cinq lettres au GPS, pas foutu de renseigner correctement le pèlerin.

 

 

L’entreprise « Cacabourrin » est une formidable écurie absolument invisible de la route. Seuls peuvent s’y rendre les heureux propriétaires des canassons hors de prix qui braient à fendre l’âme quand on approche de leur cantine. Heureusement, Clotilde m’a assistée dans cette épreuve, et j’ai fait semblant de ne pas avoir peur en passant au milieu des stalles, avec toutes ces grandes têtes pleines de dents qui essayaient de me brouter le brushing. Je pense qu’on s’est tapé environ huit cent mètres de trekking dans les senteurs de paille et de crottin, en effectuant des mouvements de contorsionniste pour échapper à la curiosité des herbivores à cheveux. Tout au bout de l’allée, il y avait des gens en tenue de cavaliers, dos à dos, bras en l’air, dans une très belle harmonie d’automates. Malheureusement, au bout de leurs bras, il y avait des brosses et au bout de ces brosses, il y avait encore des canassons qui piaffaient. J’ai conservé une distance prudente pour décliner mon identité, mais comme je m’étais un peu collée à une cloison sur la droite, j’ai été attaquée par un genre de bucéphale très en colère, qui martelait la paroi de ses sabots en inox et faisait de grands mouvements de crinière, en roulant ses gros yeux courroucés. Pour détendre l’ambiance qui régnait dans ma tête, j’ai dit « Wahou ! Il est beau, celui-là ! » et du coup mes tremblements se sont espacés, mais pas au point de ne pas avoir l’air de souffrir d’une forme sévère de Parkinson en tendant mes fiches d’évaluation à celle des automates qui me semblait la plus rassurante puisque placée entre son canasson et moi. J’ai dit « Bonjour, je suis madame Marie-Candide, la prof de Clotilde, je suis là pour la visite de stage, oui oui c’est un peu par surprise, mais comme ça fait trois semaines que je téléphone dans le vide, je me suis décidée à venir au pied levé, et ça tombe bien, le pied levé, ça aide pour courir si vous lâchez les chevaux ». L’automate m’a répondu « ah bon, vous avez téléphoné ? Vous êtes sûre d’avoir le bon numéro ? » Je l’ai récité de mémoire en ajoutant, narquoise « ben oui, à force de le composer, je le connais » L’automate m’a souri et a eu l’air gênée de m’apprendre qu’elle n’était au courant de rien puisqu’elle n’était qu’une simple employée, mais qu’elle espérait de tout cœur que les ranchers étaient dans la propriété pour me signer mes fiches, et elle a fini en me demandant si j’aimais les chevaux. Je n’ai pas répondu. Je cherchais une réponse courtoise quand j’ai aperçu un vieux petit bonhomme très sale qui remontait l’allée en vitupérant des choses en alsacien. Arrivé à mi-parcours de l’allée qui m’avait donné tant d’émotions, il a tonitrué, vraisemblablement à mon intention : « ON N’ACHÈTE RIEN !! »

The boss.

Comme je craignais un peu qu’il libère l’excité à talons furibards pour me jeter dehors, je me suis contentée en réponse d’un enthousiaste « ça tombe bien, je n’ai rien à vendre, monsieur », plutôt que d’un honnête « je t’emmerde, vieux dégueulasse, est-ce que j’ai l’air d’une VRP ? » Quand il a fini par comprendre la raison de ma présence en ces lieux hautement anxiogènes, il a aboyé qu’il fallait aller voir sa femme, puisque lui, il était retraité et ne s’occupait pas de paperasse. La petite Clotilde suivait l’échange avec un gentil sourire de serve, et je me suis noté de faire une fiche de signalement à l’assistante sociale et au chef des travaux, parce que, décidément, les stagiaires, c’est du pain béni pour les patrons peu scrupuleux. Entre parenthèses, je me permets de faire remarquer que Clotilde, en classe de Première Bac Pro Gestion Administration, a passé trois semaines à râteler du crottin et brosser les tignasses des poneys, selon ses propres dires. Je ne sais pas si la fiche d’évaluation des tâches comptables comporte l’item « brosser les poneys», mais comme la fiche d’évaluation ne parviendra sans doute jamais au lycée (attendez la suite), ce n’est pas bien grave.

 

Ensuite, la gentille Clotilde m’a accompagnée jusque chez la patronne, qui finissait sur sa terrasse un déjeuner sans doute bien arrosé, puisque, nous voyant franchir, de son regard absent d’indolente ruminante, le portail de son jardin, elle n’a pas esquissé le moindre geste ou formulé la plus timide réserve quand ses quatre chiens, de tailles diverses mais animés d’une semblable furie dévastatrice, ont tenté de nous sauter à la gorge, avec presque davantage de détermination, si c’était possible, que les canassons de l’enfer. Afin de préserver la gloire de l’État que je représentais dans cet endroit périlleux, j’ai permis à Clotilde de me précéder. Les chiens ne l’ont heureusement pas mordue, et moi non plus, pourtant ça lui aurait fait la bite, à cette petite conne qui choisit des lieux de stage pareils. Drapée dans la dignité de ma fonction, j’ai snobé les quadrupèdes pour tendre à la créature affalée dans son transat la pochette plastique contenant les précieux documents d’évaluation. J’en ai aussi profité pour lui réciter ma petite leçon sur le téléphone fantôme, mais elle a rétorqué que ce téléphone, c’était celui de la villa, et comme elle passait ses journées dehors, eh ben eh ben… Elle a vaguement brandillé une main molle en direction de l’écurie, puis de sa piscine olympique, au bord de laquelle un genre de nain « mon petit-fils » tentait de manipuler des épuisettes géantes. Pour finir, elle a triomphé du sommeil de brute qui commençait à la gagner pour m’annoncer qu’elle n’avait pas ses lunettes et pas de temps à m’accorder et que je n’avais qu’à lui laisser les fiches, qu’elle s’en occuperait quand elle pourrait enfin s’accorder du repos. J’ai accédé à sa demande, puisque de toute façon il était clair qu’elle m’avait donné congé, et qu’en outre j’entendais, de plus en plus proches, des hennissements très préoccupants. J’ai pris mes jambes à mon cou et fui au grand galop.

 

Et voilà, chers collègues, pourquoi je ne suis pas en mesure de déposer dans le casier de Bertrude le bilan de stage de Clotilde.

 

 

Bonnes vacances !

 

Marie-Candide.

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