Le tri

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Thérèse et moi, ensemble, pour la dernière fois, dans cette chambre où tu n’es plus. C’est la dernière fois aussi que nous voilà toutes les deux, juste toutes les deux, pour toi.

 

On farfouille. Il faut faire le tri. Encore une fois cette année. Deuxième tri, l’ultime, celui des choses minuscules, les dernières.

 

Pour les vivants, nous laisserons les habits, les chaussures, le linge de maison. Des bricoles, aussi, de ces objets horribles, d’une autre époque, qui trouveront peut-être acquéreur, au vide-grenier de l’hôpital, le printemps prochain.

 

Thérèse a déniché une pile de feuilles, avec des dessins d’enfants, des « Mamie je t’aime ». Ses filles, la mienne, quinze ans d’écart, les mêmes. Elle tremble un peu, ma grande sœur, et se détourne pour cacher ce que je sais pourtant. Moi, ça va. Moi, la gifle, je l’ai prise hier, au moment de choisir, toute seule, infiniment toute seule, les vêtements que tu porterais. Moi seule, jusqu’au bout, garderai en mémoire le chemisier fleuri, la jupe émeraude, parure de jeune fille apprêtée. Décalée. Comme toujours. Ton air si sage de communiante, un chapelet avantageux entre tes mains de marbre. Pour le coup, j’ai manqué de modestie : le chapelet de tous les jours, le jaune citron, en plastique, je l’ai glissé dans mon sac, il est à moi désormais. Tu auras fière allure, avec cet ornement de riche, et la bague au rubis que la petite m’a donnée, après le gravier des larmes : « tu lui mettras au doigt, maman, hein ? ». Je n’ai pas su. C’est l’aînée de Thérèse qui s’est proposée. Oh le serrement de cœur en cet instant où tout se fige, cette seconde suspendue où s’accomplit le prodige du pardon.

 

Pendant que Thérèse ouvre les tiroirs de la commode, je fais un rapide inventaire de la salle de bain. Mes yeux s’attardent sur les choses, clairsemées, déchirantes, qui me crachent au ventre la grisaille de ces jours, les derniers, les chevaux indomptables parqués dans les boxes, le calme bizarre de l’eau vive épanchée en étang. Il est trop tard pour les regrets. Mais j’ai encore un peu de temps pour les images qu’on collecte et qu’on range, tout en bas, au chaud de la mémoire.

 

Thérèse m’appelle, un rire dans la voix. « Regarde ! » me dit-elle, et me montre, ensevelie sous un mouchoir, une tablette de chocolat intacte, au fond de ton sac à main, ruse d’écureuil folâtre interdit de noisettes. Le sourire échangé s’embue d’une eau qu’on dissimule en feignant de nous activer, dos à dos, dans la pièce impeccable. J’ouvre la porte du placard et m’assaillent les jupes, les manteaux qui sentent le propre et le vieux. Tandis que Thérèse inspecte la table de nuit, j’enfouis mon visage dans les vestes, de toutes mes forces je respire cette odeur qui est si peu la tienne, celle de ce lieu où il fallut bien que tu vives, tranquille, apaisée, une autre.

 

 

Dans la table de nuit, Thérèse a trouvé une photo de Papa en uniforme. Étonnement partagé. Que savons-nous, finalement, les uns des autres ? Quelque chose me fait mal, peut-être cela, justement, cette incompréhension d’enfant choyée, l’aveuglement volontaire du petit carnassier que la faim maintiendra en chasse, ailleurs, toujours plus loin, fort et cruel.

 

Thérèse a pris ta bible et, je crois, la photo de Papa. Et aussi, peut-être, l’angelot bleu en céramique, le jumeau de celui qui veille sur le sommeil de la petite. Je n’ai pas posé la question, mais j’espère que l’ange est dans la maison de ma sœur.

 

Au moment de fermer la porte, je lui ai dit « Attends ». Ensemble, nous avons regardé, une dernière fois, épaule contre épaule, ces choses qui restaient.

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6 Commentaires

  1. mariecandide

    27 mars 2015 à 17 h 51 min

    Quelques semaines après la mort de mon père, dans un exercice de français, il y avait un texte d’Annie Ernaux extrait de « la Place ». Je ne connaissais pas l’oeuvre d’Annie Ernaux. J’ai lu le texte à mes élèves, le découvrant avec eux. Il était question des habitudes de son père, l’opinel déplié à table, les morceaux de pain émiettés dans la soupe. Je n’ai pas pu terminer cette lecture. Touchée coulée moi aussi. Annie Ernaux, depuis, bien sûr, j’ai tout dévoré. Je m’y retrouve à de nombreux égards. Sauf que hum. Elle est publiée, elle. Normal.

    Répondre

  2. Anne Razetoi

    27 mars 2015 à 16 h 15 min

    Non, ce n’est pas retors. Annie Ernaux l’a très bien fait aussi.

    Répondre

  3. coucouvousunblogfr

    27 mars 2015 à 10 h 59 min

    Non, le procédé n’est pas retord. pas retord du tout… Chacun affronte son deuil comme il peut … J’ai moi aussi versé et déversé ma peine sur mon blog en 2010, lors du décès de mon papa. .. Et les témoignages d’amitiés, de compassion des amis virtuels m’ont un peu aidée…Oui, moi aussi je suis émue, touchée.. c’est si tendre, si affectueux cet adieu.
    Courage, la route est longue jusqu’à l’apaisement total.
    Bonne journée
    Tân

    Dernière publication sur chroniques variées : la nouvelle arche de Noé

    Répondre

    • mariecandide

      27 mars 2015 à 17 h 45 min

      Merci beaucoup.

      Répondre

  4. mariecandide

    27 mars 2015 à 9 h 19 min

    Merci, Maître ;-)
    C’est un peu retors, comme procédé, pour affronter le deuil; mais savoir que d’autres que moi sont touchés, eh ben, ça m’aide.

    Répondre

  5. 010446g

    27 mars 2015 à 8 h 59 min

    Poignant!
    J’en ai les larmes aux yeux!

    Dernière publication sur le radeau du radotage : Chapeau, les femmes! II

    Répondre

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