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Orthographe ta mère

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Au lycée de Quatschàstein, à défaut d’enseigner, on est investis dans plein de projets, dont le très consensuel concours d’orthographe. Marie-Candide a découvert ce matin le texte de la demi-finale. Comme elle est complètement timbrée, elle a réagi avec beaucoup d’énergie. Ci-dessous le texte de la dictée incriminée et l’échange de mails entre des gens moins énervés que Marie-Candide et Marie-Candide l’énervée.

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Bonjour à tous,

Vous trouverez ci-joint la dictée de la demi-finale du concours d’orthographe. Merci de nous transmettre les noms des 4 finalistes pour le 10 avril au plus tard.
Cordialement,
Sylvain et Sylvette
Documentalistes au lycée  Kim Jong-il
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CONCOURS D’ORTHOGRAPHE 2015

Demi-finale

Ô le souvenir pénible des cours où je n’y étais pas ! Comme je les sentais flotter, mes élèves, ces jours-là, tranquillement dériver pendant que j’essayais de rameuter mes forces. Cette sensation de perdre ma classe…Je n’y suis pas, ils n’y sont plus, nous avons décroché. Pourtant, l’heure s’écoule. Je joue le rôle de celui qui fait cours, ils font ceux qui écoutent. Bien sérieuse notre mine commune, blabla d’un côté, griffonnage de l’autre, un inspecteur s’en satisferait peut-être ; pourvu que la boutique ait l’air ouverte…Mais je n’y suis pas, nom d’un chien, je n’y suis pas, aujourd’hui, je suis ailleurs. Ce que je dis ne s’incarne pas, ils se foutent éperdument de ce qu’ils entendent. Ni questions ni réponses. Je me replie derrière le cours magistral. L’énergie démesurée que je dilapide alors pour faire prendre ce ridicule filet de savoir ! Je suis à cent lieues de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de cette classe, de ce bahut, de cette situation, je m’épuise à réduire la distance mais pas moyen, je suis aussi loin de ma matière que de ma classe. Je ne suis pas le professeur, je suis le gardien du musée, je guide mécaniquement une visite obligatoire.

Ces heures ratées me laissaient sur les genoux. Je sortais de ma classe épuisé et furieux. Une fureur dont mes élèves risquaient de faire les frais toute la journée, car il n’y a pas plus prompt à vous engueuler qu’un professeur mécontent de lui-même. Attention les mômes, rasez les murs, votre prof s’est donné une mauvaise note, le premier responsable venu fera l’affaire ! Sans parler de la correction de vos copies, ce soir, à la maison. Un domaine où la fatigue et la mauvaise conscience ne sont pas bonnes conseillères ! Mais non, pas de copies ce soir, et pas de télé, pas de sortie, au lit ! La première qualité d’un professeur, c’est le sommeil. Le bon professeur est celui qui se couche tôt.

Chagrin d’école de Pennac

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Bonjour,

J’aime beaucoup Pennac, mais hors de question de dicter ce texte à mes élèves. Ceux qui l’ont choisi ont-ils des classes en charge?

La prochaine fois, pourquoi pas un texte évoquant des profs qui maltraitent clairement leurs élèves, qui « pètent les plombs » en plein cours?

Très cordialement

Marie-Candide
Professeur de coloriage
lycée de Quàtshàstein

Chers collègues,

Veuillez excuser la sécheresse de ma réaction à la lecture du sujet de la dictée. J’ai réagi « à chaud » et c’était une idiotie. Je demeure tout de même sceptique quant au choix du texte. Si vous le permettez, je vous en expliquerai les raisons dans un mail ultérieur, avec, pourquoi pas, des propositions que j’espère constructives.

Cordialement,

Marie-Candide.

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Bonjour,

Stupéfaction ce matin en découvrant ton e-mail. Il s’agit d’un texte de Pennac, un peu d’humour voyons!
Heureusement que le deuxième e-mail atténue à peine le premier qui était franchement désobligeant.
Quoi qu’il en soit, cela restera la dictée de la demi-finale de cette année. Si tu ne souhaites pas la faire, libre à toi; il n’y aura qu’un seul texte pour tous les établissements. Ce serait dommage de pénaliser les élèves en ne participant pas au concours d’orthographe 2015.
Cordialement,
Les documentalistes du lycée Kim Jong-il
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Chers collègues,
J’aime beaucoup Pennac, ce n’est pas le point de vue exprimé dans son texte qui me pose problème, loin de là, j’éprouve assez souvent ce qu’il décrit pour y adhérer complètement.
Voilà, somme toute, ce qui me chiffonne, dans le choix de ce texte, en toute franchise : je ne suis pas montée sur mes grands chevaux parce que je me suis sentie vexée, moi, la super prof super à fond, irréprochable, tellement fière d’elle qu’elle manque d’humour. Je me suis sentie épinglée parce que ce qui est décrit tend à devenir mon quotidien. J’ai bien dit « tend », puisqu’heureusement il me reste de multiples occasions d’exercer mon métier avec plaisir. Le concours d’orthographe ? Génial, quelle belle idée, sans ironie. J’y ai fait participer mes classes à de nombreuses reprises, et cette fois-ci encore, c’était bien parti. Sauf qu’à la correction, en tenant compte du barème établi, que je ne conteste pas, soit dit en passant, c’était le même qui régissait nos copies de quatrième, j’ai distribué la bagatelle de vingt-quatre zéros à mes vingt-quatre élèves. Je vous envoie lequel, pour la demi-finale ? Celui qui a zéro tout pile ou celui qui frôle les abysses avec moins cent quatre-vingt? (oui, j’ai comptabilisé les points négatifs ; pas pour écraser les élèves de ma superbe, juste pour qu’ils puissent voir leur progression, à la prochaine dictée du même texte, préalablement corrigée et expliquée) Celle qui a réagi comme une furie ce matin et, encore une fois, excusez-moi, ce n’est pas le dragon à cheval sur les règles et la discipline de fer qui déconseille aux mouches de faire trop de bruit en se lissant les ailes, c’est plutôt la prof de quarante-cinq ans, qui en a vingt de boutique, et voit les heures de cours s’étrécir comme peau de chagrin, depuis des années. L’orthographe et la grammaire, pourtant incontournables pour maîtriser la langue, reléguées à l’arrière-plan des copies de bac, avec deux points sur l’ensemble pour les évaluer, des programmes d’une ambition risible quand on les confronte aux connaissances -et compétences- réelles de l’écrasante majorité de nos élèves. Ajoutez à cela la grande ferveur dont le prof moyen jouit dans l’opinion (« j’ai un travail, moi », a déclaré récemment un maître de stage à l’un de mes collègues qui tentait de le rencontrer pour évaluer l’élève) et le traitement somptuaire qui nous permet, quand on travaille dix-huit heures, avec vingt ans d’ancienneté, de payer nos factures presque tous les mois.
Je vérifie bien trop souvent, avec suffisamment de culpabilité, la cruelle réalité de la prose de Daniel Pennac qui déclare « ils se foutent éperdument de ce qu’ils entendent » pour être en mesure, sans frémir, de dicter cette phrase à mes gentils élèves (oui, oui, vraiment gentils, là n’est pas le problème), pas davantage « je suis le gardien du musée, je guide mécaniquement une visite obligatoire ». Peut-être que je suis une mauvaise prof ? Peut-être mes cours ne sont-ils pas suffisamment attractifs ? Les propos échangés avec mes collègues en salle des profs, dans ce cas, tendraient à prouver qu’on est une sacrée troupe de bras cassés.
 
Pour conclure sur une note optimiste, apprenez que je n’ai pas l’intention de saborder le concours d’orthographe en proposant ex abrupto un texte que j’estimerais plus adapté, je suis bien trop velléitaire pour ça. Et je vous reconnais de bon cœur le mérite de vous investir dans une activité pour laquelle je ne suis que consommatrice. J’espère quand même que vous aurez mieux compris les raisons de mon mail courroucé de ce matin.
 
Cordialement,
Marie-Candide
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Un commentaire

  1. 010446g

    26 mars 2015 à 14 h 02 min

    Pennac!
    Il a su en déclencher des réactions!
    C’est grâce à lui que je me suis mis à rédiger des fausses légendes, des histoires à ne pas croire.
    Après son ouvrage « comme un roman », il fut convié comme invité d’honneur pour « la semaine du conte » près de chez moi.
    Les écoles, invitées à une séance avec lui boycotèrent: roman mal digéré… On vint donc me de mander, au pied levé de trouver deux ou trois contes pour permettre à la MJC de ne pas perdre la face…
    Moi qui me limitait aux soirées organisées entre rimailleurs, il me fallut faire face: je tenais peut-être encore plus à la MJC qu’à l’Education Nationale.
    Ce fut le début d’une dizaine d’années de conteur occasionnel pour touristes et assimilés… J’ai ouvert mon blog, en particulier pour y glisser mes « histoires à ne pas croire »
    Pardon pour la longueur du commentaire.
    Amicalement
    G.P.

    Dernière publication sur le radeau du radotage : FAILLITE DE L'ETAT DE DROIT?

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