L’éternel féminin

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Andromaque est allée chez le coiffeur.

 

Ça faisait un petit moment qu’elle avait oublié de le faire.

 

Elle s’est enduit le crâne d’une mousse magique qui planque les cheveux gris, la semaine dernière, quand même. Elle n’a pas eu le cœur de se faire un brushing. Les cheveux neufs ont séché tout seuls, en adultes.

 

Hier, Andromaque s’est aperçue dans le grand miroir, au réveil. C’était moyen. Elle a pris rendez-vous chez la coiffeuse.

 

Un petit détail à connaître quand on veut comprendre Andromaque : pour des raisons compliquées, quand elle était petite, sa maman lui a confisqué sa féminité et l’a rangée dans une boîte qu’elle a fermée avec un gros verrou, à côté de la sienne, plus mûre, forcément. Ensuite elle s’est assise dessus et n’a jamais rendu la boîte. Andromaque, de temps en temps, fut autorisée à s’asseoir elle aussi sur cette même boîte, en pensant avec une certaine émotion que la féminité interdite était là, bien au chaud, juste sous son cul, et que peut-être un jour, si elle était bien sage et bien obéissante, elle lui serait rendue. La maman d’Andromaque est morte. Elle n’a pas dit où était planquée la clé. Alors Andromaque fait comme si.

 

 

Quand elle va chez le coiffeur, puisqu’elle sait ce qui l’attend, elle se peinturlure un peu les yeux, histoire de ne pas avoir l’air trop exotique. La coiffeuse, invariablement, la complimente sur ses longs cils. Andromaque n’objecte rien. S’autorise à dire merci. Ensuite, elle se tient bien droite sur le siège où ça va bientôt faire mal, tend ses bras pour enfiler la camisole, baisse la tête pour que la coiffeuse la lui noue sur la nuque. Ses oreilles commencent à bourdonner mais elle fait un effort pour ne pas s’évanouir, tandis que la coiffeuse déverse un flot ininterrompu de paroles qui lui flanquent le vertige. Puis vient le moment où ça se corse. Invariablement, la verticale professionnelle se place derrière le fauteuil où Andromaque a empilé tant bien que mal les blocs de sa gênante carcasse, et elle empoigne une mèche qu’elle tiraille un peu vers le plafond, avec un grand sourire plein de dents : « Alors, qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ? ». La mèche ne prend même pas la peine de retomber complètement ; quelques cheveux hérissés restent suspendus en l’air, grotesques, tandis que leur propriétaire esquisse une moue pataude, qu’elle assortit d’un « chépa » penaud. La porte du salon tintinnabule, bref souffle d’air que la suppliciée absorbe goulûment, en tentant de trouver une parade, une idée, n’importe quoi, quelque chose pour lui sauver la mise, rattraper le piteux « chépa ». Elle s’étonne de s’entendre dire, d’un ton très détaché de femme qui sait ce qui l’avantage « j’aimerais conserver le carré un peu destructuré  mais reprendre les pointes ». Effort louable mais complètement vain, la coiffeuse n’a pas entendu. Elle est allée claquer deux bises sur les joues mordorées de la créature tourbillonnante qui a franchi le seuil à l’instant. Elle s’extasie devant le teint de miel de cette parfaite représentante du genre Poinsettia pulchrissima, lui prend son blouson de cuir tout en babillant, tandis que la créature, dont le pantalon slim sculpte le petit cul arrogant, passe une main manucurée dans sa crinière léonine et déclare « je ne me supporte plus ». Andromaque, mèche en l’air et mains camouflées sous la camisole, par-dessus le coupable témoignage de ses excès de chère, retient son souffle. La capiteuse femelle la frôle en passant, de vapeurs de Guerlain, et disparaît au fond du local. Fin de la mi-temps. La coiffeuse revient à la charge : « Cette cliente va chez Agnès, notre esthéticienne. C’est pratique : on lui loue une pièce et comme ça, les clientes qui viennent se faire coiffer en profitent pour se faire épiler les sourcils, pas besoin de rendez-vous ». Aussitôt, dans le miroir, par une espèce d’enchantement terrible, deux gros buissons épineux brandissent leurs branches belliqueuses, au-dessus des longs cils d’Andromaque, qui s’étonne de n’avoir encore éborgné personne, avec de telles éminences. Honteuse au-delà du possible, elle se tient coite, attendant que l’orage s’éloigne. Sage décision : la coiffeuse a décidé de planter ses foudres dans une autre partie de l’anatomie baroque de sa cliente. Elle lui adresse un sourire carnassier et l’invite d’un geste de ses ongles laqués à la suivre, là-bas, vers les bacs. « Asseyez-vous et mettez la tête en arrière ». Andromaque s’exécute, ajuste sa nuque dans l’emplacement prévu pour ça, et ferme les yeux. Maintenant, elle est complètement à la merci de l’autre, tête en arrière, mains vissées sur les bras du fauteuil, pas la peine de songer à fuir, elle se prendrait les pieds dans la camisole et s’écraserait sur le présentoir à bigoudis. Il faut accepter son sort et espérer que ça aille vite. Ne rêve pas trop quand même. Ça va durer longtemps, une éternité, cette séance de toilettage ponctuée de « c’est pas trop chaud ? Ah ben ça va leur faire du bien, c’est sûr, on leur fait un petit soin ? » sans oublier les considérations sur le temps qu’il fait et les avantages des vacances au ski sur celles à la mer. Andromaque serre les dents, s’échappe en pensée vers des contrées où personne ne la fait chier avec ce qu’il convient de faire pour être désirable, comment il faut se coiffer, comment il faut s’habiller quand on est une femme, à quelle fréquence prendre rendez-vous chez l’arracheuse de poils, quelle couleur met en valeur votre regard, quel produit utiliser pour rendre son décolleté attractif. Andromaque se console en pensant au ventre rebondi de l’homme qu’elle aime, la douceur de ses caresses, la sauvagerie de leurs empoignades, la puissance de sa passion. Elle se dit qu’avec des ongles manucurés, elle le grifferait moins tendrement. Elle pense que si elle s’enquiquinait à se contorsionner sous le sèche-cheveux, à chaque fois qu’elle se fait un shampooing, ce serait autant de temps volé à l’animale chaleur qu’elle partage sous la couette avec ce type qui n’a pas l’air gêné, lui, par son côté « je conduis un trente-huit tonnes et je le fais bien ». Elle pense, satisfaite, que si elle se tartinait d’eye-liner, elle aurait moins de facilité à faire pleurer ses yeux dans de grandes scènes échevelées où il ronronne d’aise devant l’absolue perfection de sa flamme. Alors elle sourit sous les mains empressées de la coiffeuse, qui a entrepris, de son propre chef, de sauver l’édifice branlant de sa séduction. Elle somnole presque tandis que l’autre lui visse tout un arsenal de rouleaux en plastique sur le crâne et lui souffle en pleine face l’air brûlant de son fusil à boucler. Ça fait un moment qu’elle n’entend plus les conseils, les petits trucs beauté qui vous ravalent la sensualité sur la lippe, même après quarante ans madame, tenez, c’est simple, vous vous mettez les bigoudis et vous laissez sécher tout seul, ce sera exactement la même chose que ce que je vous fais là, mais vous y penserez pour la prochaine fois, à ce décollement de racines, hein madame ?

 

Andromaque a quitté la rive. Elle sait que ce qui la rend belle, c’est le plein soleil d’août, sur les sentiers où l’on ne croise personne, sauf les guêpes, le parfum du foin coupé, en juin, quand on s’arrête après la course et que le jour n’en finit pas de faire semblant de partir, derrière les bosquets où on cueillera des framboises, avec la petite en short et le chien qui baguenaude dans les fougères. Les colères qui l’embrasent et meurent, dans de grands fracas de vaisselle brisée, la chair de poule à la dernière ligne de la dernière page de ce livre, celui qui raconte l’histoire du vieil homme et de sa petite-fille du fond de l’Orient, la force qu’il faut pour rester debout et vivante et si droite quand le cercueil se referme sur les mains croisées de la mère qui emporte la boîte, celle-là même que la coiffeuse voudrait confisquer encore, en cet instant stupide où elle apparaît à côté d’Andromaque, soudain tirée de sa rêverie par une silhouette brandissant un pinceau et un petit coffret poudré qu’elle tamponne d’un geste vigoureux « c’est du blush, madame, vous voyez ? C’est pour vous donner bonne mine, puisque vous n’êtes pas maquillée ». Et la voilà qui applique son obscène pinceau sur la peau nue d’Andromaque, et voilà Andromaque qui se lève d’un bond, arrache la camisole, montre ses dents féroces à la souris qui lui fait face et lui assène « tu peux garder ta boîte et tout ce qu’elle contient, c’est trop tard, j’ai les fesses plates à force de m’asseoir dessus ».

 

La coiffeuse est interloquée. Il y a de drôles de clientes.

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19 Commentaires

  1. mariecandide

    11 mars 2015 à 15 h 41 min

    Bah écoute, comme dirait le monsieur des pompes funèbres: « ce n’est que partie remise ». Selon toutes probabilités, dans deux ans grand max, j’y aurai mon stand, avec mon ouvrage sur le développement personnel, basé sur ma fameuse recette du kir à la liqueur de pain d’épices (d’Alsace, évidemment).
    En attendant, je vais passer le vaporetto sur le carrelage, puisqu’il est chaud bouillant.

    Répondre

  2. Anne Razetoi

    11 mars 2015 à 15 h 26 min

    Oui, celui de la capitaleu. Dommage, quelque chose me dit qu’on aurait bien rigolu.

    Répondre

  3. mariecandide

    11 mars 2015 à 15 h 03 min

    Le seul, l’unique, celui de la capitale?
    Ah ben aucune chance avant mon Prix Goncourt.
    Peut-être j’irai faire un tour à celui de Colmar, histoire de me flinguer le moral. Quoique. Je suis déjà allée chez le dentiste ce matin, ça suffira pour l’instant question douleur.
    Et toi?

    Répondre

  4. Anne Razetoi

    11 mars 2015 à 14 h 22 min

    Je vois qu’on sait s’amuser en Alsace.

    Aucune chance de te rencontrer au salon du livre ?

    Répondre

  5. mariecandide

    11 mars 2015 à 10 h 00 min

    Il y a quelques années, le premier avril, le quotidien de très haute tenue « l’Alsace » a publié une pleine page sur un cuistot réputé qui se lançait dans le foie gras de cigogne. J’en ris encore.

    Répondre

  6. Anne Razetoi

    10 mars 2015 à 16 h 40 min

  7. Anne Razetoi

    10 mars 2015 à 16 h 30 min

    Mince, je viens de tomber sur un derviche tourneur alsacien. Je suis d’autant plus épatée (deux fois) que c’est quand même très exotique. L’entonnoir en zinc servirait plutôt à gaver les canards ou les oies mais bon, ça peut être intéressant de lancer la mode du foie gras de poule naine mélangé aux sécrétions de derviche du Bas-Rhin. Après tout, ça reste toujours un volatile et l’originalité de la méthode serait sans aucun doute appréciée par la jet society parisienne. Nous avons exactement 9 mois (le temps d’une gestation) pour mettre au point la recette de ce met insolite. Ma p’tite, tu n’as pas finie de tourner jusqu’à Noël ….

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  8. mariecandide

    9 mars 2015 à 22 h 43 min

    Aucun doute possible; j’ai réitéré l’expérience, et ma conclusion est formelle: après ingestion de Marine et Laure, le sujet est pris de soubresauts des bras, surtout quand c’est avec un entonnoir et que le sujet est une poule.

    Répondre

  9. Anne Razetoi

    9 mars 2015 à 11 h 30 min

    Ah mais je ne suis pas contre le blandalzass, seulement une amie algérienne est en train de m’initier aux boissons d’hommes. De plus les céréales me font un joli teint. Je n’ai pas le souvenir de faire de grands moulinets avec les bras…. Ca m’intrigue…

    Répondre

    • mariecandide

      9 mars 2015 à 15 h 45 min

      je vais sérieusement réfléchir à cette affaire de bras qui tournent et te trousser une réponse éclairante. Dès après l’apéro.

      Répondre

  10. Anne Razetoi

    8 mars 2015 à 19 h 26 min

    Ché pas. J’attends que mon négopouce. Je l’arrose au Nikka mais ça marche pô.

    Répondre

    • mariecandide

      8 mars 2015 à 20 h 51 min

      Ta ta ta chère madâââme. Le Nikka n’est pas bon pour l’ego. Trop âpre.
      Pour un bel ego bien souple et bien gras, faut du blandalzass dans un premier temps. Attention toutefois aux effets secondaires, violents pour les constitutions fragiles. Les constitutions moyennes, voire fortes, s’arroseront de gewurtz, de préférence « bollenberg », valeur sûre. Les constitutions timides opteront pour un pinot gris, cuvée Marine et Laure, parallèlement à de grands gestes des bras pour faire du vide dans le chai. Ces opérations constituent un préalable indispensable à l’apparition de radicelles saines, qu’on prendra soin de préserver du gel quand c’est mauvaise saison. Ensuite on les trempe dans ce qu’on voudra, et elles s’épanouissent.

      Répondre

  11. mariecandide

    6 mars 2015 à 13 h 34 min

    Hey sôlu mom’zell (c’est comme ça qu’on use de politesse en Alsace).
    Positivement ravie de te retrouver ici, et super flattée.
    « J’aime beaucoup ce que vous faites », dit-on dans les milieux autorisés. Ben c’est aussi ce que je nourris à ton endroit. Peut-on te lire ailleurs que sur le site qui aime le court?
    Pour le chat, je n’ai pas été tout à fait honnête, parce que je suis très méchante. Mais soucieuse de ma réputation. Le chat, j’en ai presque fait un manchon: outre le calmant pour chat, vu ce que ça donnait, j’ai opté pour un huitième de lexomil. Peu concluant.

    Répondre

    • Anne Razetoi

      8 mars 2015 à 18 h 51 min

      D’autres textes ? oui, dans mon ordinateur.

      Répondre

      • mariecandide

        8 mars 2015 à 19 h 14 min

        Ah bah dommage. Et quand c’est qu’on va en profiter, madaaame?

        Répondre

  12. Anne Razetoi

    6 mars 2015 à 11 h 29 min

    Décidément, quel coup de coeur pour ton écriture.

    Rien à voir avec ce texte, mais pour le chat, il fallait en faire un manchon.

    Répondre

  13. 010446g

    6 mars 2015 à 9 h 45 min

    QUEL TALENT!

    Dernière publication sur le radeau du radotage : FAILLITE DE L'ETAT DE DROIT?

    Répondre

    • mariecandide

      6 mars 2015 à 13 h 29 min

      Waou! merci beaucoup m’sieu!
      Vous ne vous débrouillez pas mal non plus, je dois dire.
      L’article dans lequel vous évoquiez ce film vu récemment, celui qui vous a fait pleurer, m’a fait penser à un de ces textes parus dans « mémoires d’élèves, paroles de maîtres » (ou l’inverse), chez Librio. Il commence par « j’ai longtemps regretté ma rose des sables ». Peut-être le connaissez-vous? J’avais pensé le scanner et le reproduire sur votre page, mais pour ça il faudrait se frotter à la technique, tâche comment dire… compliquée.

      Répondre

      • mariecandide

        6 mars 2015 à 16 h 34 min

        « j’ai longtemps regretté ma rose des sables ». Il suffit de taper cette phrase sur google, en n’oubliant pas les guillemets: il y est!

        Répondre

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