Trépignements

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Monsieur le Maire,

 

 

Avant de vous exposer ce qui motive mon courrier, je vous prie d’accepter mes vœux de santé, bonheur et prospérité pour cette année 2015.

 

 

 

Ma mère est morte. Cela fait partie de la vie, et elle avait quatre-vingt-deux ans, et moi j’en ai quarante-quatre, cela s’appelle l’ordre des choses. D’autant plus que des morts, ces jours-ci, il y en a des tragiques, je ne vous apprends rien. Et ces morts-là, odieuses, ne font qu’accentuer mon deuil.

 

Ma mère est morte le 24 décembre dernier, aux toutes petites heures du matin, à l’hôpital Nicolae Ceaușescu, où elle avait été admise, une dizaine de jours auparavant, pour insuffisance rénale. Je ne doute pas qu’on l’y ait bien traitée. Depuis quelques années, elle effectuait souvent des séjours dans cet établissement, à cause des pathologies liées à son âge. Elle était contente des soins qu’on lui prodiguait, du professionnalisme et de la gentillesse des infirmières, et puis, comme elle aimait le répéter : « on mange bien ».

 

Ma mère s’appelait Lucie Tulipe. Elle était née en Côte d’Or en 1932 et avait gagné l’Alsace vers sa seizième année, sous la houlette des sœurs bénédictines de Bellelurette. À cette époque, outre le couvent et l’orphelinat de garçons (où elle rencontra mon père, soit dit en passant), il y avait là-bas un pensionnat de jeunes filles : ma mère y reçut une formation d’employée de bureau. Elle fut embauchée par la toute récente Caisse d’Allocations Familiales au début des années cinquante ; en quelle année, précisément, je serais bien en peine de vous le dire. Mais je sais qu’elle y resta jusqu’à sa retraite, en 1992. Elle y gagna d’ailleurs une Médaille du Travail, qu’elle conservait avec un soin jaloux, dans le buffet vitré de la salle à manger. Ma mère, bien qu’évoquant avec un peu de nostalgie sa Bourgogne natale, était une Deckelabourguienne. Elle me parlait souvent du « foyer de la besogneuse » où elle était logée, au début de sa vie professionnelle, et d’autres lieux de la ville disparus depuis longtemps, qu’elle et mon père avaient fréquentés. Ma sœur et moi sommes nées dans des hôpitaux deckelàbourguiens. Nous avons appris à lire dans les écoles deckelàbourguiennes, barboté dans les bassins de la piscine Augusto Pinochet, fait connaissance avec le Bon Dieu à Saint Blizzard. Le dimanche, nos parents nous emmenaient au bois du Tollweck ou au parc zoologique, dont les tarifs, en ce temps-là, étaient accessibles à tous, et où on ne vous jetait pas dehors à 16h 45 alors que vous étiez arrivés à 15h30 en acquittant la somme rondelette de vingt-deux euros, mais c’est une autre histoire…

 

Ma mère était une toute petite dame pleine de force et de courage. Son médecin, deckelàbourguien, faut-il le préciser, disait d’elle « c’est un brave petit soldat », et il avait raison, notamment pour l’insatiable énergie qu’elle déployait à arpenter les rues, en toutes occasions, par exemple pour nous enseigner la patience, au marché, le samedi matin, quand elle passait ce qui nous semblait des heures à hésiter entre un chou-fleur et un chou rouge. Plus tard, quand ce fut l’heure de la retraite, elle continua, malgré les mises en garde furibondes de son cardiologue, à trottiner dans le quartier de mon enfance pour distribuer les bulletins paroissiaux de Saint-Blizzard, qu’elle transportait dans un cabas pesant le poids d’un âne mort. Tant qu’elle put marcher, elle se comporta en citadine, fréquentant les associations de personnes âgées, se rendant aux repas du Troisième Âge, et plus fréquemment au Flunch du « Centre Deckelà», établissement dont la fermeture aura précipité l’isolement de nombre de petits vieux. Je pense qu’elle était très attachée à Deckelàbourg, et elle lui fut fidèle. Malgré ses modestes revenus, je crois qu’on ne l’a jamais prise en défaut quant au paiement de ses impôts locaux, par exemple. Je pense que ma mère était une personne respectable et une citoyenne qui avait fait sienne la devise qu’on entend beaucoup ces jours-ci (et tant mieux) : « Liberté-Egalité-Fraternité ». Pour preuve, les innombrables courriers de kyrielles d’associations humanitaires auxquelles elle donnait de l’argent, et ce, certainement, depuis toujours. Pour preuve, aussi, ce geste qu’elle m’enseigna dès mon enfance, à la sortie de la messe, quand elle me glissait une pièce dans la main « pour le clochard, va lui donner ».

 

Alors, voilà, Monsieur le Maire : ma mère est morte le 24 décembre. La cérémonie religieuse a eu lieu le 31, à Saint-Blizzard, bien sûr. Ce furent pour nous des moments douloureux. Pour tout vous dire, et malgré l’attachement viscéral qui me lie à ma mère, j’aurais bien aimé qu’on en finisse le jour même. J’aurais apprécié, et mes proches également, ma grande sœur effondrée, mes nièces, mon compagnon, mes amis, ma tante très âgée qui avait fait le déplacement de sa Bourgogne natale, qu’on puisse tous accompagner ma mère au cimetière, après la cérémonie. Cela aussi, je crois, c’est dans l’ordre des choses, d’habitude. Sauf qu’à Deckelàbourg, on n’inhume pas le 31 décembre après-midi. Personne ne travaille au cimetière. Les gens n’ont qu’à mourir un autre jour. Le corps de ma mère a été reconduit au centre funéraire, où il a attendu deux jours de plus, moyennant participation financière de notre part, et quand on l’a mise en terre, le deux janvier à 14h, nous étions trois au bord du trou, outre le personnel des pompes funèbres et le très chaleureux laïc qui nous a soutenus tout au long de cette épreuve. Tous, sans exception, étaient choqués par cette fermeture toute administrative, qui ignore superbement la douleur des familles, même pour une petite dame de plus de quatre-vingts ans. Tous m’ont suggéré : « vous devriez écrire au Maire ». Dont acte.

 

J’espère, Monsieur le Maire, que vous comprendrez mon désarroi et ferez en sorte, si cela fait partie de vos attributions, qu’on n’inflige plus pareille avanie aux familles endeuillées.

 

 

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Maire, mes salutations distinguées.

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