Accueil RESULTATS D'ANALYSE 2014-.... Y aura-t-il de la dinde à Noël?

Y aura-t-il de la dinde à Noël?

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mariajparent

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J’aurai dix-sept ans dans quelques semaines. C’est l’été. Les vacances commencent tout juste. Je viens d’avoir les résultats des épreuves de français. Mes notes sont honorables. J’y vois une confirmation de ce que je sais depuis que j’ai appris à tenir un stylo : je veux écrire. À la rentrée, j’entrerai en Terminale, je tâterai de la philo. Je suis contente. J’aime bien mon lycée. J’y ai rencontré ceux qui resteront mes amis pour la vie. Je n’ai pas d’amoureux, puisque les garçons me terrifient et que je sais qu’on ne peut pas m’aimer. Tant pis. J’en invente pour la galerie, j’ai des copains, j’ai eu dix-huit à la dissert’, et puis ce matin je pars pour trois longues semaines au soleil de la Grèce, dont j’ai admiré les photos dans mes manuels scolaires. J’ai un sac à dos de randonneuse, un duvet moelleux, de l’argent de poche. Quatre cents francs, c’est une somme. L’été, chez nous, c’est le danger. En été le jour n’en finit pas, il fait chaud, ça donne soif. Mon père boit pour étancher sa soif. Après ça, il gueule, il casse des trucs ou il se barre. On attend son retour avec ma mère ou bien on ne l’attend pas, on part avant qu’il rentre et casse d’autres trucs. L’été, c’est la peur. C’est en été qu’il s’est couché sous la table, à moitié nu, pour jouer avec un chiot qu’il avait ramené de dieu sait où, et que ma mère tentait en vain de le ramener au réel. C’est une nuit d’été qu’il a balancé toute une caisse de bières vides sur les Arabes d’à côté, de la fenêtre du salon. Je ne risque pas de l’oublier. J’étais petite, encore, le pourquoi et le comment m’échappaient, mais la violence de la scène s’est imprimée dans ma mémoire. Les voisins étaient venus me chercher. Je ne voulais pas laisser ma mère. Je ne voulais pas rester là, à le regarder jeter ses bouteilles comme on bazarde des grenades, hurlant, vociférant, repoussant ma mère qui tentait de l’arrêter. Je ne voulais pas qu’il la tue parce que je l’aurais laissée. On m’a emmenée. Après je ne sais plus. Il ne l’a pas tuée cette fois-là non plus. Aujourd’hui j’ai dix-sept ans. Dans un an je serai libre. Je ne peux pas savoir que je ne serai jamais libre, parce que je ne parviendrai jamais à sortir de cette pièce qui nous résume. Je ne peux pas savoir non plus que je ne peux rien pour elle, rien pour lui, et qu’il faut sauver ma peau. Peut-être, quand même, ça, je le sens. Je pars pour trois semaines, très loin. Ensuite, j’aurai l’appartement pour moi toute seule pendant deux jours, puisqu’ils seront dans le sud, là où mon père donne des coups de main à son pote d’Algérie, l’architecte qui leur file la caravane, en échange de sa sueur. Je ne le sais pas encore, mais ils auront écourté leur périple pour me revoir, quand même, après ces trois longues semaines de séparation. D’ailleurs, je leur ferai grise mine, je me sentirai fliquée par leur retour inattendu, quoique vaguement soulagée : je ne sais pas me servir de la machine à laver. Après je repartirai quinze jours, dans les Vosges. J’irai travailler pour protéger la nature. Ma mère a tout prévu. En été, elle m’éloigne, tant mieux. Il peut la boxer à son aise, je ne suis pas là pour crever avec elle. Elle peut se sauver sans se préoccuper de moi, trouver un coin sûr, lécher ses plaies, y retourner ensuite. Elle y retourne toujours. Moi, dans quelques semaines, je rencontrerai celui qui deviendra un jour le père de ma fille. Il sera gentil avec moi, il me trouvera jolie, il aura même envie de moi. Plus tard, je serai son étudiante à lunettes, il me fera réciter mes leçons de latin en s’émerveillant de ma mémoire si vive. Il m’apprendra l’amour. Je l’aimerai pour ça. Je le suivrai comme l’aveugle s’agrippe au bras qui le sort de la maison en flammes, il deviendra mon dieu, j’apprendrai à le supplier. Je resterai vingt ans. Mais aujourd’hui, je l’ignore encore, puisque tout à l’heure c’est le départ pour Athènes. Le bus part de la gare. On va traverser la Suisse, l’Italie jusqu’à ce port d’où on prendra le bateau. Cette plaisanterie leur a coûté cher, mais je ne l’ai pas compris encore, et cela m’est égal ; mon père a loué ses bras par avance au pote d’Algérie, pour que je puisse, comme lui en d’autres temps, connaître le vertige du grand bateau vers l’inconnu. Il ne m’en a rien dit. Je suis folle de joie. J’ai rendez-vous avec les copains en ville. On a décidé qu’ils m’accompagneraient. À mes parents j’ai dit que je ne voulais pas qu’ils viennent, parce que je ne suis plus une gamine, je n’ai pas besoin de leurs recommandations. Ils me font honte, c’est tout. Ils ont un peu fait la gueule. Les copains sont là, tout contents. Ils vont me faire un sketch, tout à l’heure, expliquant au responsable que je fais pipi dans ma culotte et qu’il faut me laisser m’asseoir à côté du chauffeur, sinon je bave et je convulse. Je partirai hilare, mi-gênée mi-ravie d’être le centre de l’attention, je leur ferai coucou de la main tandis que le car s’éloignera ; Sophie galopera derrière nous en agitant un mouchoir démesuré. Dans le bus des visages inconnus souriront, interloqués, et ce sera le début de l’oubli d’Eux. Dans trente ans, ou presque, j’apprendrai qu’Ils étaient là, au coin de la rue, planqués tous les deux pour ne pas gâcher mon plaisir. Ensemble. Sophie me dira, dans trente ans, ou presque : « Ils ne voulaient pas que tu saches qu’ils étaient venus te regarder partir. ». Les regrets sont éternels, comme les diamants qu’on foule aux pieds, à dix-sept ans.

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