Accueil MITRAILLES 2013-2014 LES LITCHIS DE NOËL

LES LITCHIS DE NOËL

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Elle est à l’hôpital, une fois encore. En gériatrie, court séjour. Elle aurait dû venir passer Noël chez moi, mais Elle a fait, comme toujours, une crise de panique, seule dans l’appartement désert, vingt-quatre heures à peine après son retour de l’hôpital, l’autre, celui de semaine. On a réveillonné sans Elle. On s’est forcées à ne pas l’évoquer. Aujourd’hui, c’est Noël. Il pleut. On lui a acheté un four à micro-ondes,Thérèse et moi, vu que la cuisinière à gaz s’accomode mal de Ses arrangements avec le réel. Je vais aller La voir. Je ne vais pas arriver avec le micro-ondes, quand même. Tout est fermé, Elle n’a pas droit aux chocolats. Je tourne en rond dans ma tête. Qu’apporter qui fasse un peu Noël ? Et puis je vois les litchis, bien ronds dans leur coupelle. J’en saisis une poignée, les glisse dans un sachet. Un nœud. Ma veste, un parapluie, un cache-nez pour affronter l’angoisse. En chemin je me gave de lumières, je me souviens d’un Noël semblable à celui-ci. Je n’étais pas seule, alors. Dans la chambre enfin glaciale, fenêtres grandes ouvertes, Elle était là qui m’attendait, avec Thérèse.

 

 

Thérèse n’a pas voulu venir. Je la comprends. Et puis les choses changent. Ce ne sera pas si terrible. Je m’interroge, simplement, sur l’accueil qu’Elle me réserve. Sans doute ne sait-Elle même pas que je suis en chemin.

 

Il y a beaucoup de voitures sur le parking. C’est rassurant. Il y a des gens qui en aiment d’autres, et qui ont fait la route, malgré la digestion pesante, le sapin clignotard, la tribu réunie. Dans le hall immense, un type tétouille une clope électronique, la vapeur incongrue s’envole, impertinente, dans l’indifférence générale. Mes talons cognent le carrelage de la galerie. Des gens se retournent. Le sachet de litchis bat la mesure à chacun de mes pas, lourd et dense, contre ma cuisse.

 

 

Il y a un interrupteur d’ouverture de porte à l’entrée du service. De l’autre côté, un clavier, cinq chiffres qu’il faudra composer pour sortir. Evidents, lisibles ; ma fille de neuf ans pourrait accomplir cette tâche, et même, s’en amuserait. C’est un système pour les gens du dehors, ceux qui maîtrisent les codes. L’infirmière à qui je m’adresse est gentille. Elle n’a pas trente ans. Donne les explications, compatit, souriante. M’indique la chambre.

 

Toutes les portes sont ouvertes. On entrevoit des corps vaguement mobiles sous les couvertures, des papiers froissés, des familles installées en arc de cercle autour de leur vieux ; des conversations, joyeuses et feutrées, s’élèvent. C’est Noël, on fait front, on tient la main du malade, on lui raconte l’extérieur, on attend son retour.

 

 

Je frappe à la porte au bout du couloir. Je m’oblige à chasser la pensée que ça ne m’étonne pas, la porte au bout, la dernière, la plus éloignée de la vie.

Dans la chambre, alignées comme deux enfants sages face à l’écran mural où grésille un dessin animé, il y a deux petites vieilles. L’une est en slip et tricot de corps. L’autre en jupe de laine, de la même teinte bâtarde que son maillot, taché au niveau du cœur. Elle me jette un long regard méfiant, épie ma progression vers elle. C’est ma mère. Enfin, elle me reconnaît, m’accueille d’un sourire. Je l’embrasse. C’est une épreuve. A l’autre, je dis : « Bonjour madame. C’est Noël, je vous embrasse aussi ? » Elle veut bien. Ma mère attaque : « je ne sais pas ce que je fais ici. C’est bizarre, cet endroit. Je ne comprends pas ce qui m’arrive. On est quel jour ? La dame trouve aussi que c’est étrange. Peut-être qu’on nous a kidnappées ? » Je lui souris : « Mais non, Maman ; tu as fait un malaise, quelqu’un a appelé l’ambulance ». Elle n’est pas convaincue. Je vois à Son air inquiet qu’Elle est entrée en Elle, a entrepris de dénouer l’écheveau si compliqué qui l’occupe depuis toujours. Mais un unique coup est frappé à la porte. S’y tient, appuyée sur sa canne, une personne bien mise, permanente impeccable, gilet aux boutons de nacre résolument croisé sur son imposante poitrine. L’autorité absolue. Sans doute une ancienne institutrice. « Bonjour madame.-Bonjour madame » réplique-t-elle, et son regard d’acier se vrille au mien. « Vous êtes qui ? -Je suis la fille de madame Tulipe » et je me tourne vers le lit, main ouverte, pour clarifier. D’un mouvement ample de sa canne, elle désigne le lit, ma mère, l’autre vieille, la chambre d’hôpital, le monde. « C’est vous qui êtes responsable de tout ça ?-Tout ça quoi, madame ? » tenté-je, sourire bienveillant aux lèvres. C’est qu’elle commence à m’amuser, l’institutrice va-t-en-guerre, avec sa canne de maréchale et son air revanchard. « Eh bien, l’enfermement, cet hôpital, cette situation ! » s’énerve-t-elle. A tout hasard, j’avance un « oui ». Elle s’emporte : « Et vous êtes fière de vous ? J’ai été assistante sociale et infirmière, on ne me la fait pas, madame, et c’est honteux d’avoir fait enlever votre mère ! Nous avons longuement parlé, elle et moi, et il fallait que quelqu’un vous le dise ! »

La séquestrée, à qui je lance un regard ahuri, ne semble pas émue. Elle suit vaguement l’échange, happée par les gesticulations télévisuelles. On nage dans le vaudeville. La justicière de l’EHPAD, pièce en trois actes, scène d’exposition. Alors, comme c’est Noël, que j’ai quarante-trois ans, et à elles trois pas loin de deux-cent soixante, je calme les ardeurs vengeresses en distribuant les étrennes.

« J’ai apporté des litchis, vous en voulez ? »

La dame à la canne se recroqueville soudain. Quelque chose d’invisible fait ployer ses épaules, elle redevient petite vieille arrachée à la vie. Non merci, elle ne veut rien, elle se demande juste ce qu’elle fait là, pourquoi on l’a retirée de sa maison de retraite où elle était tranquille. Elle ne serait pas surprise que ce soit là une machination de son frère chez qui elle ne voulait pas se rendre pour le réveillon, elle est tellement mieux dans sa chambre là-bas, sans personne qui lui pose des questions, sans bruit, sans mouvement, elle ne voulait pas de ce réveillon et d’ailleurs elle a bien entendu à l’accent de sa voix que son frère était content, oui madame. Excusez-moi madame excusez-moi. Et elle s’en va. Et comme ma kidnappée s’impatiente, je la laisse partir, avec un serrement de cœur.

 

On discutera un peu, moi assise sur le lit, Elle dans son fauteuil, regard toujours rivé à l’écran. « Ils passent vraiment n’importe quoi à la télé. -C’est une chaîne pour les enfants, Maman. »

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Elle ne connaît pas les litchis, n’en a jamais mangé. Sa voisine non plus. Ou elles ont oublié. Je décortique, doucement, les fruits rêches. Leur parfum envahit l’espace. « En voilà un pour toi, Maman. En voilà un pour la dame. Attention au noyau. » Elles suçotent la confiserie, graves comme des écolières. « C’est juteux », dit la dame. « Encore un », dit ma mère. Je La regarde, tandis qu’elle n’en finit pas de téter le noyau, absorbée par cette tâche qui La détourne, un instant, des questions immuables. Elle me dira ensuite, ses yeux verts animés d’un renouveau d’angoisse : « mais si je fais des crises, Thérèse ne voudra plus me confier la petite. » Je renonce à répondre que la petite a vingt-quatre ans. A la place, je m’offre un litchi. Et puis encore un pour Elle. « Garde-les pour toi », me dit-Elle.

 

Quand je m’en vais, Elle me rappelle d’être prudente, de faire attention à moi, à la petite, ne roule pas trop vite, couvre-bien la pupuce, à bientôt. Je suis costaud, ne t’inquiète pas pour moi, Lui dis-je. Dans l’ascenseur qui me ramène parmi les vivants, je flaire ma main poisseuse. Les coques friables ne finissent pas de s’y briser, dans un formidable parfum d’enfance.

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5 Commentaires

  1. Anne Razetoi

    19 mars 2015 à 9 h 06 min

    Oui je me retrouve dans tes textes, une même sensibilité. Je t’ai envoyé un mail, je ne sais pas si tu l’as reçu. J’espère ne pas avoir été maladroite. Je ne sais pas…

    Répondre

  2. mariecandide

    18 mars 2015 à 22 h 33 min

    Bonjour Madame Echo.
    Dingue comme les choses s’emboîtent, parfois. Ou se répondent, quand on pensait qu’on était vraiment seul.
    Bonne nuit.
    Et merci.

    Répondre

  3. Anne Razetoi

    18 mars 2015 à 17 h 56 min

    Je te poste ma petite vision à moi. Pardon de polluer ta page :

    Ce que je vois

    A la radio passe « Ne me quitte pas ».
    Je te dis que je déteste cette chanson, que je la trouve impudique, obscène, elle me dérange, c’est presque épidermique.
    Tu me souris, tes yeux tellement bleus ont l’air de vouloir lécher les miens et tu me dis « Mais c’est normal, toi qui ne sais pas dire je t’aime ».
    Ce n’est pas la première fois, alors je ne réponds pas. Je sais très bien faire la carpe et je continue à remplir nos verres de pinot gris.

    Il est tard, tu reçois un appel de l’hôpital. La voix d’une femme que j’entends de loin t’annonce que ton père vient de mourir. La chair s’est retournée tranquillement, posée comme un vieux pull sur le bord du lit. La mer grosse et forte est devenue indécise et moutonne sur tes tempes, derrière la fumée ivre de la Gitane.

    Tu raccroches. C’est un soulagement, pour toi, pour moi. Pour les autres je me demande.
    La souffrance, les cris, les gémissements, l’odeur de gangrène humide, le crépuscule qui s’évapore, tout ça c’est fini. Les fruits du jardin que l’on posait sans bruit sur la table, les petites bouteilles d’Icetea, le journal du jour, les choses sucrées que l’on retrouvait à la même place quelques jours plus tard et qui partaient à la poubelle.
    Pendant des mois, mes yeux sur les choses, rien que sur les choses, dans la chambre bleu layette.

    Tu dois partir très tôt demain matin. Voir, peut-être toucher le corps ; c’est ton histoire.
    Tu tâcheras de ne pas me réveiller, tu ne verras pas comme je sais bien replier les genoux, comme je sais m’enrouler dans les draps et me noyer dans la gorge blanche des fenêtres.

    Répondre

  4. mariecandide

    17 mars 2015 à 21 h 39 min

    Pas autant qu’Elle, hi hi hi.

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  5. Anne Razetoi

    17 mars 2015 à 9 h 02 min

    Touchée, coulée.

    Répondre

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