PATRITIA

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Normalement ça prend un « c » à la syllabe finale, ça fait «Patricia». Mais elle donne le ton dès le premier jour, en écrivant en majuscule le «t» qu’elle se revendique: je m’appelle PatriTia. Elle vous prévient, d’entrée.
Le reste est à l’avenant, à commencer par le pantalon baggy porté très bas sur les hanches, les deux miches fermes de ses fesses s’affichent, péremptoires, sous le boxer coloré dont la marque s’étale, provocante, à la base du t-shirt. On lui répète, inlassablement: «Patricia, remonte ton pantalon.» Elle rétorque, belliqueuse: «Ma copine, elle aime que je montre mon cul. -Je ne suis pas ta copine, Patricia, je suis ta prof, et je n’ai pas envie de voir ton slip.» Les autres s’esclaffent. On croit qu’ils sont solidaires, que leur rire est une sorte de haie d’honneur à sa criante effronterie, on se souvient de nos propres élans de fraternité, notre indéfectible soutien au semblable; on est un peu dépassé par leur jeunesse, leurs codes étrangers, cette façon de cracher les mots plutôt que de les dire. On était sensible à Baudelaire ; ils refusent, d’instinct, l’étrange disposition des phrases, trop nombreuses, sur la page ennemie, toutes ces majuscules aux termes hermétiques: Albâtre, Abhorré, Muse. On leur demande de repérer un verbe, ils s’exclament, ravis: « maintenant!» Puis se referment, humiliés, malgré toutes les douceurs dont on enrobe notre refus. Et pourtant leurs cahiers, pour la plupart, sont impeccables, du moins au début, avant que se rappelle à eux la malédiction de l’échec, la vanité de l’effort, leur condition de décalés, recalés congénitaux. On est tristes pour eux, quand on n’est pas, tout simplement, démunis. Et puis, parfois, le miracle, la fraîcheur d’un talent qui s’ignore explose dans leur copie.

A la manière de Georges Pérec, complétez la phrase: «Je me souviens». Cinq souvenirs attendus.

Je me souviens des vacances avec mes grands-parents.
Je me souviens de quand je jouais au foot avec mon père.
Je me souviens de cette nuit que j’ai passée avec toi.
Je me souviens de quand j’ai choisi le prénom de ma sœur.
Je me souviens de la plage à Mayotte où on allait pieds nus.
Je me souviens de quand mes parents étaient ensemble.
Je me souviens des fruits sur les marchés.
Je me souviens de quand j’ai commencé à me scarifié.

Bien sûr, ça, c’est Patricia. C’est un peu, aussi, nos pires heures, celles de l’adolescence ligotée. On ne sait pas quoi écrire dans la marge. On pourrait, bien sûr, griffonner un double trait écarlate sous la désinence fautive, assorti d’une remarque du genre: «scarifier prend -er à la fin, c’est un verbe à l’infinitif/ scarifier ou saCrifier, Patricia? Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement». Tout comme on a pensé se venger de Daoud, qui nous a collé un uppercut avec son «Je me souviens de quand ma mère il est mort». Tu me fais chier, Daoud, ta mère est mortE, pas mort, et l’attribut du sujet, bordel? Mais Daoud, qui a gagné les terres hospitalières de l’opulente Europe, seul ou grâce aux largesses d’un oncle – c’est fou le nombre d’oncles qui traînent ces gosses à nos frontières puis disparaissent, malicieux – ignore qu’on met un « e » à «morte». Il se contente d’être poli, de poser des questions, de fréquenter assidûment les cours de Français Langue Etrangère, sauf quand il cavale dans les administrations pour y récolter une griffe, un tampon, promesses de quoi? Conclusion: on ne relève pas la faute, au prix d’un douloureux élancement à l’organe grammatical. La mère de Daoud restera mort, quelque part où crépitent les kalachnikov, et Patricia continuera à se scarifié. On n’est pas un bon prof.

La mère de Daoud il est mort. Son père, Daoud n’en parle pas, et tant mieux pour notre maîtrise du groupe-classe. On a bien assez à faire avec le père de Patricia, très vivant, celui-là, en cours de français où s’expose son oeuvre, dans le discours de sa fille, notamment, qui tonitrue des « putain casse les couilles » trente fois, en moyenne, sur deux heures. Parfois on observe, sourire en coin: «Tu n’es pas outillée pour ça, essaie autre chose». Parfois on ne relève pas, parce qu’il y a, pour le groupe-classe, des compétences à acquérir, et qu’il faut avancer dans le programme; parce que, dans ce but louable, on s’acharne depuis trois séances à tenter d’inculquer l’existence de ce phénomène absurde: la ponctuation. C’est difficile, très peu vendeur. Et puis on sait qu’on ne varie pas suffisamment les supports. Qu’on n’alterne pas assez les dominantes de séquence d’apprentissage. Qu’on ne se prosterne pas comme il faudrait devant ce nouveau sacre didactique baptisé évaluation par compétence, alors qu’on sait qu’il changera la donne, qu’il va faire de nos petits LEPreux des citoyens éclairés, aucun doute là-dessus, les concepteurs sont formels. On laisse ses couilles à Patricia, pour se tourner vers Aldebert, qui lève le doigt depuis des siècles, malgré les quolibets. «Alors, Aldebert, selon toi, par quel signe de ponctuation une phrase se termine-t-elle? » « Par l’attribut du sujet, madame.» Les autres hurlent de rire, tapent du pied, Aldebert tente de faire disparaître sa nuque coupable dans sa carapace de souffre-douleur, et c’est l’apothéose: son téléphone sonne, il plonge la main dans sa poche, misérable, et nous tend l’objet de l’opprobre, accablé. Justiciable et juge, il s’administre lui-même la sentence, tandis que derrière lui la curée se déchaîne. Des poings martèlent les tables, des sifflements fusent, les rires sont ceux de la plèbe à l’arène, Robert nous fait profiter de son fameux cri de porc, Daoud se tait, Patricia vomit des « putain », et on en perd notre pédagogique bienveillance. Alors, parfois, aussi, puisqu’on ne va plus tarder à signifier au tragique Aldebert qu’il nous casse grave les couilles, on prend Patricia par les siennes, d’un définitif «Surveille ton langage!», et on tourne le dos à la ménagerie, pour tenter de maîtriser le roulis de nos globes oculaires, qui tourneboulent dans leurs orbites.

Grossière erreur: l’insurrection gonfle les voiles du vaisseau Patricia, déterminé à en découdre avec l’arbitraire qui le frappe. Putain ça la saoûle, qu’on lui suce la bite, c’est toujours elle qui prend dans tous ces bahuts de bâtards, nique sa mère.

On sent que nos rétines, soudain métalliques, se sont figées en position de tir. On pivote sur notre axe de cent quatre-vingt degrés, sans grincer des rouages, sans presque laisser échapper de fumerolles. Presque. Mais on est face à une experte qui, ayant humé la suave odeur du feu couvert, s’empresse de l’attiser, joueuse, d’un lapidaire «sa race». Alors le bouchon pète. La pédagogue aboie, l’innocente se débat. Ou l’inverse. Le barnum, dans la salle, s’est calmé. Fiche de signalement d’incident, fiche de renvoi de cours, fiche d’exécution immédiate. Qu’on emmène la prisonnière, avec ses slips apparents, ses boutons d’acné suppurants, ses scarifications et ses sensibles couilles, et qu’on lui colle une balle où on voudra. La flèche du Parthe nous cloue le sternum, quand elle la décoche, fielleuse, avant de prendre la porte: «Faut changer de métier».

Il y a ça et tout le reste, la vie qui cogne, les amours qui crèvent et nous crèvent, nos vieux parents qui font de même, nos enfants lumineux qu’on peine à hisser vers demain, les tempes qui grisonnent malgré la chimie décorative, les marchés du Noël des autres, la facture de la cantine, les bijoux que personne ne nous offre, les salles de spectacle qu’on ne trouve jamais, les collants déchirés qu’on ne sait pas recoudre, les heures qu’on aligne pour payer le loyer et s’occuper l’errance, les projets domestiques à défaut de passion, le désenchantement quotidien. On oublie Patricia.

Et puis on la croise, quelques jours plus tard, à la pause de dix heures. Elle a planqué ses couilles sous un manteau informe; on affiche les nôtres, visage cadenassé. Elle veut nous barrer le chemin. On s’obstine, prête à sortir l’artillerie lourde des sanctions disciplinaires. Elle nous balance alors, sans sommation, un stupéfiant «jméscuz madame» et fond en larmes. On en reste baba. Elle n’a pas de mouchoir, ses épaules sont secouées de sanglots, elle frotte sa manche sur ses yeux, elle ne peut plus parler tellement ça coule, tellement ça sort. On plonge la main dans notre sac, on lui tend un paquet de kleenex. Elle remercie, se mouche, mais ça continue de fuser, elle regarde par terre pour ne pas être totalement nue et comme les sanglots la vrillent, stupidement on pense à la petite, ses chagrins qui sont nôtres, son extrême jeunesse et tous ces pièges à loup. On voudrait prendre Patricia dans nos bras, lui flatter doucement la nuque, lui chanter dans l’oreille des refrains apaisants; au lieu de ça, bien sûr, on déroule, calme et professionnelle, la litanie des mots qu’on sait pas tout à fait honnêtes: «Tout passe, Patricia, le bon comme le mauvais; prends ta vie en main, accroche-toi, écoute les conseils de ceux qui ont vécu, allez, allez, ça va s’arranger». Mais elle répond qu’elle en a marre, que c’est trop dur, qu’elle a déjà voulu mourir, que son père la cogne et qu’elle est harcelée dans sa classe, que c’est comme ça depuis toujours. Elle va être placée en foyer d’accueil, c’est pour bientôt, elle ne sait pas encore où et quand, elle attend la décision du juge, dans quelques jours. Et elle pleure, et elle mouche, et on lui dit qu’il faut tenir, maîtriser son émotivité, avoir confiance en elle et en ce monde qui l’a faite élève de CAP depuis sa conception, apprendre à sourire plutôt que cracher, respecter l’adulte. Elle acquiesce, entre deux reniflades, bravement consent à sourire, prête à boire notre sirop jusqu’à la lie, bouffer du livret personnel de compétences, devenir actrice de sa formation, faire confiance. On la plante là, ça a sonné, pour cavaler au portail, allumer nerveusement la clope de l’oubli, tirer deux trois bouffées qui nous lavent la conscience, faire demi-tour, y retourner, professionnelle. On commence à les connaître, les Patricia, on en a vu défiler quelques-unes. Leur destin est sans surprise. Le nôtre est d’appliquer les directives ministérielles, génératrices d’égalité des chances. Chacun son kif.

A deux jours des vacances, elle récupère ses livres, son classeur, dans l’armoire. Traîne un peu à sortir. Nous apprend la nouvelle: ce sera le foyer Mary Poppins, à Dàckelebourg. Elle va changer de formation, sera inscrite en couture pour le second semestre. Elle aurait bien aimé continuer dans la mécanique, mais on ne lui a pas demandé son avis. Elle voulait nous dire au revoir. On voudrait lui lisser le front. A la place, on dit: «Bonne chance». Gaffe à tes couilles. PatriTia.

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