ABATTAGE

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Marie-Candide, ça commence à devenir une habitude, elle est sans doute favorisée par la chance, a trouvé ce galimatias chez le vétérinaire, où elle conduisait sa délicieuse petite chatte, pour la faire piquer. Elle vous livre tout en vrac. Avant d’aller se coucher, puisque demain il y a piscine, elle vous souhaite une bonne nuit peuplée d’oeufs de Pâques décorant des arbres en Salle Des Profs.

Ce n’est pas un métier facile que le mien. Je le dis comme je le pense, et tant pis pour ceux qui me jugeront mal. Tous les envieux qui croient que ma tâche est aisée, sous prétexte que je suis rétribué par l’Etat, et qu’en ces temps difficiles, je mange à ma faim.

Qu’ils viennent, tiens, qu’ils la prennent, ma place, les grandes gueules. Je suis fatigué, moi, de ce boulot usant, répétitif, sans perspective. J’en ai marre d’être celui qu’on ne veut pas voir, celui qui tranche, celui qui juge. Je n’ai pas fait toutes ces études pour en arriver là.

Dans les exploitations, quand je débarque, c’est toujours mauvais signe, pour eux. On m’accueille de mauvais gré, tu sais. On ne me fait pas la fête, comme à monsieur le maire lors de la remise des prix. On ne m’invite pas à boire un coup, pour fêter ça. C’est pas moi qui décerne la médaille de la plus belle génisse, ah ça non. Moi, je serais plutôt un oiseau de malheur. Tu t’en fiches, toi, de ce que je te raconte, mais puisque tu es là, tu peux bien m ’écouter. J’ai besoin de m’épancher.

Oh c’est pas qu’on m’empêche de faire mon boulot, bien sûr que non, ils n’ont pas le choix, je suis un passage obligé. Mais on me fait comprendre que je gêne, là, avec mes règles incontournables, mon tampon péremptoire, que j’applique, croient-ils, selon mon humeur. Ils pensent sans doute que je m’éclate à trancher dans le vif, que c’est ma tasse de thé de les voir se renfrogner, se ratatiner sous le coup de semonce que je leur assène, là, après une rapide estimation de la bête douteuse. Qu’est-ce qu’ils s’imaginent, ces ingrats, ces crétins ? Moi, le premier, j’aimerais affirmer « pas de problème, cet élément est sain, vous pouvez continuer à l’engraisser, pour son bonheur et pour le vôtre ». Moi aussi j’aime faire plaisir, je ne suis pas un monstre ! Moi aussi j’aimerais m’épanouir dans mon boulot, être agréable, être attendu, fêté comme le petit Jésus aux étrennes. Mais mon destin est tout autre.

Quand on m’amène l’animal, souvent, il est déjà faible, flageolant sur ses pattes, ivre presque de trouille. Il ne me regarde pas, comme s’il devinait, lui aussi, quel terrible pouvoir est le mien. Muet, il tremblotte, fait sous lui ou tout comme, et ça va assez vite. Pas besoin de faire durer, j’ai déjà compris. Pourtant je suis bienveillant, je prends la peine de l’examiner, même si ce que je constate me fait deuil. Pour lui, pour ses semblables, qui suivront, et pour qui le diagnostic sera sensiblement le même. J’essaie d’être gentil et j’y arrive plutôt bien. C’est ma nature, d’être gentil. Toi aussi, tu es gentille, je le vois, va, tu me fais un doux regard de miel, tu m’écoutes, tu ne m’interromps pas, peut-être que tu as de l’espoir, toi aussi, on verra, on verra tout à l’heure ; pour l’instant, j’ai envie de parler.

Qu’est-ce que je disais, déjà ? Tu m’as troublé avec ton attention sereine, ton souffle chaud de bonne bête confiante. Ah oui, l’examen. Les pattes qui tremblent, l’échine qui ploie, les marques de la fièvre, aussi, implacables. Cette attitude de martyre, le renoncement affiché. Le désespoir. Le sien. Le mien, au moment du verdict : rien à faire. Parfois, quand même, il y en a qui se débattent, qui font comme si, qui trottinent jusqu’à moi, arrogants, pétillants, tout parfumés encore de l’herbe qui les rend gaillards, et jusqu’au bout ils croient -nous croyons- que la sentence sera douce. Mais non. Les signes, toujours les mêmes, me sautent aux yeux, à mes oreilles que je voudrais coudre pour garder l’illusion, mais je suis là pour faire mon boulot, et je le fais. Il faut bien manger. Je pourrais, bien sûr, être moins rigoureux, faire taire mon intégrité, par charité. Mais où irait-on ? Quels seraient les effets de ma coupable indulgence ? Terribles, c’est certain. Pourtant, je sens bien que je baisse. Je suis fatigué, épuisé. Condamner si souvent me rend moche. Elle est loin la flamme de mes débuts, ma fierté d’appartenir à un système efficace et normé, équitable. Quelle équité ? Quelle justice ? Ce sont toujours les mêmes qu’on m’adresse, les plus pauvres, les moins bichonnés, ceux qui ont brouté le chiendent des chemins creux. Les autres, c’est curieux, ceux des grandes propriétés, ceux élevés sous la mère, ceux qu’on n’entasse pas hiver comme été et qui profitent des beaux alpages, avec leur cloche bien cirée à leur poitrail d’airain, ceux-là en réchappent, presque toujours. Je ne les vois jamais. J’en ai marre, tiens. Je jette l’éponge. Viens me voir, petite, je me sens d’humeur conciliante. N’aie pas peur, va, tu peux me la chanter ta chanson, gentiment, pas besoin de rouler des yeux effarés sous tes longs cils placides. Même si, hélas, tu affiches toi aussi tous les symptômes d’ordinaire rédhibitoires, pour une fois, parce que ça suffit maintenant, et parce que tu es brave, je vais me montrer malhonnête. Là, là, tout doux, ma belle, pas besoin de braire, regarde, tout va bien. Mes collègues de la première session t’ont recalée mais moi, je te le donne, ton bac.

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