DENISODETTE

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Image de prévisualisation YouTubeAux environs du trois septembre mil neuf cent quatre-vingt-cinq, Marie-Candide devint une femme. Elle venait d’avoir quinze ans, entrait en Seconde. Elle était baba-cool, et savait que cela durerait jusqu’à sa mort ; elle avait enfin trouvé un look qui lui planquait les nichons sous la laine. Le lycée était jaune pisse, et démesuré. Avec des esplanades de goudron.

A une porte de l’étage, elle lut son nom sur une liste, entra dans la salle, casa son encombrante carcasse à côté d’une maigrichonne au teint mat. Elles firent connaissance, entre deux fiches de renseignements. L’autre avait des yeux immenses et des figures géométriques sculptées dans ses cheveux noirs, coupés très courts, avec une interminable mèche à la base, sous le keffieh. Marie-Candide voulait rencontrer des babs ; celle-ci en était loin, mais, contre-argument solide, un paquet de camel pointait de sa poche. « C’est quoi ton nom?-C’est Denisodette, et toi ? -Mariecandide. Tu fumes depuis quand ? »

Denisodette marqua un autre point : elle avait commencé à la maternelle. Pour ne pas être en reste, Marie-Candide affirma qu’elle avait tiré sa première taffe à treize mois, sur la table à langer. Elles se congratulèrent, lorgnant les autres qui avaient l’air de fayotes, avec leurs chemisiers fleuris et leurs protège-cahiers. « Où t’étais en vacances ? Moi, j’ai fait un camp d’ados en Bretagne, c’était trop, ça me fait super chier la rentrée, en plus, il est nul, ce bahut. -Ouais, carrément nul, je trouve aussi, on va s’emmerder à mort ; moi, j’étais en Corse, c’était dingue. -Ah ouais, j’ai tout de suite capté que t’adorais la Corse, c’est pour ça que t’as ce médaillon?-Ouais, trop. J’ai fait développer les photos, je te les montrerai, si tu veux. Et pis j’ai acheté une cassette de chants traditionnels de là-bas, si ça te branche. Ah merde, faut qu’on se tape la visite du bahut, vraiment chiant ce trip, j’ai vu un troquet de l’autre côté du pont, on va boire un café ? -Ouais super bonne idée, on laisse les filles à maman faire la visite, on se débrouillera bien. »

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Elles s’en furent boire un café, qui coûtait trois francs vingt, servi dans une tasse en arcopal blanc, avec deux gâteaux secs . Denisodette avait quatorze ans trois quarts, et elle était aussi une femme depuis ce matin-là, puisqu’elle entrait en Seconde. Sa petite sœur, une gamine, fréquentait encore les bancs du collège d’où on ne s’échappe pas comme ça, et tant mieux d’ailleurs, à chacun sa place. Elle avait en outre un grand-frère, des parents et des chats, qui renverseraient bientôt les briques de lait, oubliées sur la table par une nigaude peu habituée à ranger les choses. Et puis elle sortait avec un mec, qui habitait le village voisin. Marie-Candide, aussitôt, se tricota une passion échevelée et tragique pour un fils de marin, atteint d’une maladie rare et mortelle, tout seul sur son chalutier, là-bas, dans les brumes de l’ouest. Denisodette compatit, et demanda : « Tu as couché avec lui?-Bien sûr ! » clama la presque veuve, faisant mine de chercher son briquet pour éviter d’avoir à fournir des détails. A la table voisine, un petit vieux, aussi rubicond que son pichet matinal, tremblotait du béret. Le chien de la maison zigzaguait entre les tables, sifflé par le patron, dont la troublante ressemblance avec Léo Ferré lui valait à coup sûr une affluence rare, les soirs où il faisait caf’conc’. Elles arguèrent que la fumée leur piquait les yeux pour reprendre, angoissées sous leurs dehors de femmes, le chemin du lycée. Puis s’y perdirent et arrivèrent en retard, sans doute. Voilà comment se forgent les destins.

Denisodette camouflait sa maigreur sous des jeans informes et un féroce appétit. Marie-Candide tentait de faire oublier ses rondeurs sous un accoutrement à base de tissus bleus et un discours très affirmé. Son appétit, hélas, était à l’avenant. Denisodette était timide, Marie-Candide feignait de ne pas l’être. Denisodette se croyait sotte, Marie-Candide se trouvait moche. Quand ses chapagouailles de parents faisaient trop de bruit à se jouer mutuellement la tragédie humaine, elle allait se mettre au chaud chez les parents paisibles de sa copine. Ils affichaient une fin de trentaine joviale et faisaient comme si la vie était une partie de plaisir. C’était dépaysant. C’était du vrai bonheur, denrée rare. Chez eux, Marie-Candide se sentait en sécurité. Avec les années, ils ont pris quelques lenteurs à se hisser du canapé d’angle. Plus le même, bien sûr, mais toujours assez monstrueux de confort et d’invite à s’y oublier, en famille ou en clan élargi, le seul qui vaille. Presque trente ans plus tard, la quadra frénétique, désormais plus vieille qu’eux quand elle fut exposée à leur chaleur, lisse sagement les rubans de ses cheveux et croise les mains sur son tablier d’écolière, pour ouïr leurs conseils, qu’elle sait avisés. Avec eux, elle ne triche pas, ça ne lui viendrait pas à l’idée, puisqu’elle les aime depuis toujours.

La vie est longue, Denisodette et sa copine se sont parfois perdues de vue. Mais le destin est facétieux, nous l’avons déjà dit. Leurs chemins, au cours des ans, ont suivi des lignes variées qui s’entrelacent régulièrement. Denisodette eut des enfants, Marie-Candide, longtemps, des chats et des questions existentielles, qui lui coupaient l’envie de procréer. Quand, fait saugrenu, elle se découvrit un ventre colossal, sa copine débarqua chez elle, pour lui dévoiler le fonctionnement complexe d’une mécanique matrimobile qu’on pouvait caler dans un coffre de clio. La nullipare, dubitative, regardait sa comparse manipuler l’instrument, en se disant qu’elle n’y arriverait jamais, elle, malgré l’hypertrophie de son ego. Quand l’enfant fut livré par la cigogne chirurgicale, la mère, encore neutralisée par la morphine et l’ébahissement, se vit offrir un coffret de soins corporels : « on chouchoute toujours le bébé, qui s’en fout, et jamais la mère, qui revient de loin », déclara Denisodette . Et Marie-Candide, émue, présenta, fière et anxieuse, trois kilos six cent de renouveau, surmontés d’un minuscule bonnet jaune.

Denisodette et sa tribu, dès lors, ne furent jamais bien loin, même quand, idée fantasque, ils s’exilèrent à plus de neuf cent bornes, dans une région où on néglige la charcuterie. Au matin du départ, Marie-Candide, venue souhaiter bonne route, redécouvrit le deuil. On se reverrait, on s’écrirait, et puis, avec Internet, ce serait si facile. Bien sûr. Mais tu es partie, canaille, et moi je reste, et déjà je sais ma béance, les choix qui se profilent, dévastateurs, et il faudra les faire seule. Qui me fera du thé dans sa cuisine chaude, quand l’humiliation m’aura traînée devant ta porte, avec mon bébé et mes kilos en trop ? Qui me consolera de n’être que torchonne, biberonne, bobonne routinière et flasque ?

Marie-Candide, alors, renoua avec son atavisme et, plusieurs fois par an, empila dans son coffre des choses volumineuses, essentiellement destinées au confort d’un bébé de vingt mois, puis d’une toute petite fille, pour traverser la France, fanatique, afin d’aller chercher du chaud. Souvent, Denisodette et son mari lui donnaient rendez-vous sur le bord d’une route, afin que les deux cents derniers kilomètres lui fussent épargnés, l’une prenant place au volant, l’autre ouvrant le chemin. D’autres fois, quand, portée par l’épuisement et l’allégresse des proches retrouvailles, elle arrivait à leur porte, ils piquetaient la nuit de lampes hospitalières, la questionnaient sur sa fatigue, l’état des routes, la santé de la petite endormie à l’arrière. Lucien faisait doucement coulisser la portière, détachait la sangle, prenait délicatement dans ses bras l’enfant qui ne s’éveillait pas. Denisodette empoignait des valises. Et on entrait chez eux. Que c’était bon. Ils l’écoutaient se plaindre, raconter ses errances, faire état de la peur qui la talonne depuis l’enfance, contre laquelle elle lutte, pied à pied, tâche épuisante et si souvent ingrate. Elle confiait, piteuse, sa certitude de n’être pas capable, Lucien répondait, songeur et doux : « bien sûr que si, tu y arriveras. C’est pas bien compliqué, et tu n’as pas le choix » . L’hystérique pleurnichait encore un peu, à la terrasse sous les étoiles, tandis que la pénombre, charitable, leur épargnait le spectacle des visages soucieux. Le lendemain, les vieilles adolescentes retrouvaient l’esprit léger de leurs quinze ans, appuyaient à toute volée sur les sonnettes de demeures moussues, somnolant depuis des siècles au bord de la Baïse, puis fuyaient, hilares, sur leurs talons de dames. « T’es con, j’ai pissé dans ma culotte », confessait Denisodette, plongeant sa copine dans une jubilation potache, qu’elle entretenait derechef en proposant d’aller le lendemain carillonner chez Cabrel, qui perchait dans le département.

Et puis Marie-Candide fut capable, et les choses, doucement, changèrent. Elle le doit, bien sûr, à des qualités siennes qu’elle ne se conçoit qu’à moitié, mais aussi à certaines oreilles attentives, certaines mains tendues, certaines couvertures offertes pour le long trajet du retour, des coups de fil inquiets, des paquets de tabac envoyés par la poste, la sollicitude essentielle de ceux qui croient en nous et, invariablement, nous rappellent qu’ils nous aiment, alors même qu’on est une égoïste, qu’on a pleurniché sur nos déboires au lieu de faire un peu nôtres, aussi, ceux des amis si bienveillants. L’hystérique a bien de la chance de connaître sa Denisodette, elle le sait depuis toujours.

Marie-Candide aime Denisodette. Et lui souhaite, avec un peu de retard, un excellent jubilé.

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2 Commentaires

  1. Elisette

    15 décembre 2013 à 22 h 25 min

    Ah enfin je l’attendais avec impatience ce texte, symbole d’une renaissance et très bel hommage à Denisodette – j’ai souri et lu goulûment jusqu’à me dire Marie Candide tu as le verbe accrocheur, j’aurai bien aimé te rencontrer à l’époque ou tu te tricotais des marins moribonds !

    Répondre

    • mariecandide

      16 décembre 2013 à 21 h 12 min

      Merci!!
      Mais tu sais, j’étais pas rigolote en ce temps-là ah ah ah. J’avais la foi, ça rend morose.

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